Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Gare au regard, par Anne-Lise Heimburger
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Quelle ne fut pas ma surprise, quand il y a quelques jours, une vague de pudeur s’empara d’un camarade comédien, tandis que notre cercle d’amis le conviait à rejouer sa tirade pour nous seuls. Le rouge lui était monté si subitement aux joues, à lui qui fait pourtant profession de se donner en spectacle, pour son plus grand plaisir, face à une grande masse sombre largement peuplée d’inconnus. Ce ne pouvait être faute de connaître la partition qu’il interprète tous les soirs au théâtre, où il remporte d’ailleurs un franc succès. Plus tard, tandis que je lui demandais ce qui avait provoqué un tel malaise, il me répondit par cette drôle de comparaison : « Si un flic infiltré tombe nez-à-nez avec un de ses pairs, il encourt le risque d’être reconnu et, ce faisant, de voir sa couverture mise à jour et son manège échouer. Vous, mes proches, vous en savez trop. Je dois vous faire disparaître… de ma vue ! Sans quoi je me sens sous contrôle, cela m’inhibe et m’encombre. Votre présence me rappelle qui je suis et la suie de quand j’en bave. Me voilà regardé, scruté : je deviens celui qui trompe son monde. Or contrairement au flic infiltré, au doulos, à l’usurpateur, l’acteur ne mène pas de double-jeu, il joue, un point c’est tout. Mais il est embarrassé par ceux qui voudraient y regarder de plus près. Si vous vous teniez moins proche, ne serait-ce que physiquement, séparés de moi par la rampe de théâtre, si vos visages familiers étaient recouverts de la pénombre de la salle et se mêlaient aux visages anonymes, cela passerait encore… »

Il s’agit là d’un cas de figure, quelques-uns s’y reconnaîtront, pas tous, car à chaque acteur son regard qui tue. Et à chaque acteur, par conséquent, sa rampe-rempart, son costume-cocon, son blush-bouclier, son texte-talisman, son projecteur-protecteur, sa caméra-camarade, son grand écran-écran total pour se prémunir du coup d’œil fatal. Et si en fin de compte les acteurs se donnaient à voir justement dans le but de ne pas être regardés ? « Gare au regard ! » semblent-ils se dire par devers soi. Dans le métier, beaucoup d’anecdotes circulent sur la façon dont les grandes actrices décident jusqu’aux éclairages du plan dans lequel elles se trouvent : pas question de mettre en lumière les rides sur le dos de la main, ni d’être filmées en contre-plongée dès lors que la peau du cou s’avère moins ferme qu’auparavant. On connaît l’histoire de Marlene Dietrich, arrivant à l’aube dans un studio hollywoodien pour régler minutieusement les spots d’une séquence, afin de la jouer telle qu’elle la conçoit. En un mot, tout est en ordre pour les acteurs, pourvu que ne surgisse, tel un diable de sa boîte, le regard. Pourvu que rien ne vienne couper le fil de la fiction. On songe au conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur, dans lequel chacun croit voir, ou feint de croire voir, le vêtement censé habiller le souverain, dont la tenue est cousue dans du vent. L’artifice des tisserands ne serait pas dénoncé, s’il n’y avait cet enfant, désignant de sa voix là où le bât blesse : « Mais il est tout nu ! ».