Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le théâtre, ce sont des gens qui se regardent, Entretien avec Tommy Milliot
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Tommy Milliot est lauréat du prix Impatience du Festival du théâtre émergent – 8e édition, 2016. La compagnie Man Haast vient de jouer Lotissement de Frédéric Vossier au Festival « In » en Avignon (juillet 2016).

La question du regard a-t-elle été déterminante dans votre choix de profession : acteur, puis metteur en scène ?

Oui, mais pas de manière volontaire. J’avais envie de porter un regard sur l’être humain, de donner à voir des gens, et aussi, bien sûr qu’on porte un regard sur le travail que je mène. J’aime à dire que le théâtre, ce sont des gens qui se regardent. Ce ne sont pas seulement les spectateurs qui regardent la scène, mais aussi les comédiens qui regardent les spectateurs. C’est ce que je dis aux acteurs pour les amener à travailler sur quelque chose de plus intérieur et, de manière plus technique, pour leur donner des outils face au public.

C’est quelque chose que j’ai utilisé moi-même quand j’ai commencé mon métier de comédien ; j’avais très peur, j’étais terrifié. Pour me rassurer, je me suis dit « c’est moi qui les regarde ».

Je l’ai ressenti la première fois à l’occasion du spectacle Guantanamo[1] : je rentrais en premier sur scène et j’avais un texte à lire. C’était déstabilisant car je disais le texte en mon nom, Tommy Milliot, et je ne pouvais pas me protéger derrière un personnage ; j’étais regardé, moi. C’était effrayant. Une fois, j’ai perdu tous mes moyens. Je ne sais pas comment mais je me suis perdu dans le texte : un trou noir. Je perdais pied et j’ai dit : « excusez-moi, je suis désolé », puis le spectacle a continué. Le lendemain, il fallait relire ce même texte devant un nouveau public et je me suis dit : « plus jamais ça ». C’est là que j’ai décidé que c’était moi qui regardais les spectateurs. Quand ça fonctionne, c’est une jouissance terrible, le plein pouvoir de l’acteur.

Vous êtes aussi metteur en scène ; comment voyez-vous, si l’on peut dire, le regard du metteur en scène sur les comédiens ?

C’est difficile de mettre des mots dessus car c’est un travail de l’ordre du ressenti. Je passe beaucoup de temps à regarder les comédiens. Parfois, on ne les voit plus en tant que personne ; ils disparaissent au profit de ce que je projette sur eux. Ce travail, je ne le fais pas seul car je suis accompagné par la dramaturge Sarah Cillaire. Sarah, le plus souvent, porte un regard plus distancié sur la scène, le texte et les comédiens.

Ce lien est très précieux car je suis le premier spectateur du spectacle. C’est un rapport qui est presque de l’ordre amoureux. J’aime les acteurs ; je vais sur le plateau pour les guider. Je suis divisé pendant les répétitions entre le plateau et la salle ; je me mets à la place de l’autre, de l’acteur et de l’autre qu’est le spectateur.

Ne rien leur imposer, les laisser jouer : je construis une colonne vertébrale, je trace quelque chose et ils s’en emparent. Je leur impose simplement un espace très contraignant où je les laisse se débattre, puis je redessine les contours.

Ensuite, je prends du recul (physiquement, dans la salle, en m’éloignant de la scène) et je regarde le spectacle dans son ensemble ; je ne dis jamais « fais ci, fais ça ».

Et cette question du regard dans le spectacle Lotissement ?

C’est un spectacle sur le regard ; c’est un spectacle sur l’os ; il n’y a pas d’accessoire, rien, ils n’ont qu’eux ; il n’y a pas non plus de coulisses. Tout est à vue ; le fils regarde le père et transforme la réalité par son fantasme ; et le regard du spectateur vient se confronter et se superposer à ça. Pas le « public », mais chacun des 300 spectateurs. Car chacun d’eux a vécu une histoire. Quand on a 50, 70 ou 25 ans, on ne regarde pas le spectacle de la même façon. Les spectateurs ont une vie avant et après.

Pour le personnage de Patricia, nous avons travaillé sur le rapport physique, sur le regard que le spectateur va porter sur son corps, ce corps que le fils, lui, ne regarde jamais. Ce sont les spectateurs qui fantasment le regard du fils sur Patricia. C’est le regard du spectateur qui est au travail[2].

[1] Texte de Franck Smith, mise en scène d’Éric Vigner, 2012.

[2] Lotissement, Festival d’Avignon : « Un dispositif scénique épuré, une lumière au rôle primordial et une histoire où les personnages ne savent pas se parler. Et Ce qui est lourd est de se regarder explique Tommy Milliot. Car Lotissement travaille plus du côté de la tragédie. Une tragédie constituée de petites choses, de petits empêchements quotidiens et familiaux, de minuscules sensations répétées et gênantes. Une pièce aux allures de tragédie sensorielle où les fantasmes d’un fils sur la nouvelle et jeune compagne de son père font dérailler l’ensemble. Un réel qui dévisse quand les générations sont incapables de communiquer. Lotissement nous parle donc des projections et des fantasmes, du vide et de comment le remplir. Entre forêt et plage, coincés dans la chambre d’une maison en zone pavillonnaire, les spectateurs peuvent imaginer… (http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2016/lotissementprix-impatience-2016).