Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le théâtre et le tableau, par Gérard Wajcman
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Le souci de l’unité qui est au principe de l’invention du tableau moderne comme forme une ressurgit chez Alberti au niveau de l’histoire, du sujet du tableau, de sorte qu’on pourrait défendre que l’histoire que figure le tableau unifié instaure ce que j’ai évoqué comme principe d’unité d’action en peinture[1]. Par là, Anne-Marie Lecoq qui écrit que « l’exigence unificatrice d’Alberti : un support, un cadre, un espace unifié, une seule scène (historia), ne s’est imposée que lentement au cours du XVe siècle » a raison de mettre ainsi en série support, cadre, espace et histoire comme les modes concourants de l’unité du tableau.

Toutefois, si en parlant d’unité d’action et de lieu, on fait surgir un parallèle avec le théâtre et ses règles classiques, il ne faut pas perdre de vue la « supériorité » de la peinture, qui est sa contrainte propre, et qui suppose que si, comme au théâtre, il s’agit de représenter une histoire une, le tableau redouble l’exigence de l’unité d’action de la nécessité de la représenter tout entière d’un seul coup. La peinture est ainsi requise de conjuguer unité d’histoire – qui répond aussi d’une exigence de clarté, d’intelligibilité –, unité d’espace et unité de regard. Tout figurer, tout voir et tout comprendre d’un seul coup. C’est cette triple exigence que condense au fond le terme de « scène » auquel Anne-Marie Lecoq recourt pour traduire ici la notion d’histoiria. La scène recouvre en même temps les trois espèces d’unité à l’œuvre en peinture, une unité de récit, d’action, une unité d’espace, et une unité de regard qui peut saisir et l’action et l’espace d’un seul coup d’œil.

On a cependant du mal à invoquer là sans ambiguïté la notion d’unité de lieu, dans la mesure où au théâtre, selon la doctrine classique, elle désigne le fait que l’histoire représentée se déroule en un lieu unique, c’est-à-dire que l’unité de lieu concerne un lieu fictif, le lieu du décor, tandis qu’en peinture, s’il y a un sens à parler d’unité de lieu, c’est pour désigner l’espace réel du tableau. Comme le dit François Regnault, « lorsqu’on regarde une scène de théâtre avec un décor, on peut se demander : quel est ce lieu ? Certes, mais aussi : Où est ce lieu ? »[2] ; cependant, comme la mise en scène contemporaine n’a pas manqué d’en jouer, on peut y ajouter que ce lieu où se situe le lieu de l’action a lui-même un lieu, qui est celui réel de la scène, le théâtre. Le tableau peut être en effet une scène, mais en ce sens architectural, l’espace de jeu des acteurs, opposé à la salle où se tiennent les spectateurs, et séparé d’eux par la limité du cadre.

En ce sens, la scène du théâtre est le lieu ex qua où se représente l’action.

La scène unique n’est donc pas simplement le lieu du décor ou se déroule l’action, mais cet espace cadré que les spectateurs voient d’un coup d’œil, et qui est hors là. Cette scène-là, c’est en somme la scène théâtrale du tableau ou la scène picturale du théâtre. La peinture, et précisément la notion de tableau s’impose ainsi au théâtre, le cadre de scène inscrivant dans la représentation théâtrale, temporelle, la dimension d’unité de lieu, de simultanéité d’action et d’instantanéité du regard propres à la représentation picturale. La peinture ajoute au théâtre l’unité de lieu, non comme lieu constant d’une action, mais comme lieu unique visiblement de l’action. C’est évidemment la fonction du cadre qui l’impose, le quadrilatère comme ce qui instaure l’unité, ce qui se nomme le cadre de scène et que le théâtre grec ne connaissait pas. Le tableau est un théâtre simultané où toutes les actions se donnent en même temps, c’est-à-dire dans une unité. Le complexe et le multiple s’ordonnent dans une forme, le un de tableau. La peinture pour Aristote vise à dégager dans le visuel une forme, de même que la poésie vise à l’agencement d’un muthos, d’un mythe, d’une histoire. De là on pourrait tirer que deux logiques se croisent dans le théâtre à partir de la Renaissance, le mouvement discursif du récit un (ce que Corneille décrivait en disant qu’une pièce doit avoir un début, un milieu et une fin), rencontrant l’unité immobile de l’image et de l’instantanéité du regard, ceci pouvant conduire à concevoir le déroulement de la représentation théâtrale comme une succession de tableaux – cela induit la pratique des changements de décors, ce qui correspond à un certain style de théâtre. […]

On pourrait dire que la fenêtre du tableau constitue le stade du miroir de l’histoire. Le tableau, le quadrangle de la fenêtre est une forme qui donne forme, et la forme à laquelle cette forme donne forme, c’est ce qu’on nomme l’histoire. Ce corps de l’histoire a forcément un lieu, mais c’est donc le lieu même qui lui donne son unité. Ici, l’unité d’action est dans la dépendance de l’unité de lieu. La fenêtre du tableau est le lieu constituant de l’histoire puisque ce n’est que là que l’histoire trouve son unité. C’est la fenêtre qui constitue l’histoire une, le lieu qui constitue l’action comme unité.

Alors qu’on se repère ici sur les notions aristotéliciennes d’espace et d’histoire, on ne peut qu’être frappé par la remarque de François Regnault soulignant que, contrairement à une idée commune, Aristote ne dit pas un mot de l’unité de lieu, fait déjà noté par Corneille : « Quant à l’unité de lieu, je n’en trouve aucun précepte, ni dans Aristote, ni dans Horace. » On peut peut-être supposer que cette absence correspond justement au fait qu’il n’y a pas de cadre dans le dispositif scénique du théâtre grec. Autant dire que l’unité de lieu serait une création du cadre, c’est-à-dire, en dernière instance, une invention de la peinture. En vérité, l’unité de lieu, qui apparaît comme une règle formelle du théâtre classique au XVIIe siècle, est non seulement une règle inventée par la peinture, héritée de la peinture, mais une règle purement picturale. En ce sens, le théâtre classique est pictural. Le principe de l’unité de lieu est l’inscription dans l’écriture dramatique du cadre du tableau.

[1] Extrait de Wajcman G., Fenêtre, Chronique du regard et de l’intime, Lagrasse, Verdier, Philia, 2004, p. 284-288.

[2] Regnault F., « L’unité de lieu », in « Scénographie et espaces publics », juin 1992, conférence inédite.