Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Qui regarde ? par Louise Roch
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Lors d’une interview[1] du grand acteur Daniel Day-Lewis pour la sortie du film Lincoln dont il interprète le rôle, la journaliste lui dit : Je n’ai vu que Lincoln pendant tout le film, jamais vous interprétant un personnage. » Daniel Day-Lewis lui répond : C’est la chose la plus gentille qu’on puisse me dire, merci. La journaliste poursuit : Seuls vos yeux vous trahissaient par moment… ». Il répond : « Ma propre malice, j’imagine. »

J’aime regarder le public. J’aime le regarder droit dans les yeux. Mais je ne le vois pas vraiment. Ce n’est pas lui que je regarde, c’est autre chose. Disons que c’est mon personnage qui n’a pas peur de regarder, de fixer, mais moi je ne fixe rien.

Au conservatoire du 5e, le professeur avait instauré une journée de bal costumé. Les élèves devaient être déguisés de telle façon qu’on ne les reconnaisse pas, danser ensemble et présenter une scène. C’était une journée de métamorphose, une occasion de sortir de son corps et d’emprunter celui d’un autre, un personnage qui existe ou pas ; et révéler quelque chose de nous, grâce à la protection du costume, qu’aux yeux des autres nous ne pouvions pas imaginer réaliser. Qu’est-ce que l’on cache ? Qu’est-ce qui pourrait surgir ? Car souvent, au théâtre nous allons vers ce qui nous ressemble consciemment ou inconsciemment. Notre stature raconte quelque chose de nous aux autres et pour nous- même. C’était une seule et unique journée que j’ai vécu totalement dissimulée de moi-même et du regard des autres, et j’y ai pris un plaisir fou.

J’avais choisi Madonna. Personne ne m’avait reconnue.

C’est en jouant le show, que j’avais méthodiquement préparé, que mon regard m’a trahie. Faux cils et lentilles bleues habillaient mon regard. Il y avait, derrière toute cette mascarade, ma personnalité qui transparaissait et rendait ce numéro « personnel ». 

Je regarde en moi-même tout en portant le regard vers l’extérieur

La plupart du temps, je suis physiquement reconnaissable sur scène. Peu de costume et de maquillage. Seulement le plaisir de jouer avec mon personnage.

Et quelques fois, sans artifice, porté par la situ « action », il arrive que ton propre regard, singulier, ait changé. On ne t’a pas reconnue, on t’a même oubliée, toi, l’actrice et c’est lui, l’autre, qui regardait et que le public a vu.

L’acteur pose son centre à l’extérieur de lui-même et peut entrer dans une relation de jeu

Lorsque je joue, mon personnage a une assurance que je n’ai pas dans la vie, ses choix sont plus déterminés que les miens et ses lignes plus dessinées. Il est plus clair. C’est un moment de communion entre mon personnage, mes partenaires, le public et moi. Je ressens chaque mouvement sur le plateau, chaque bruit dans la salle, mes sens sont ouverts et regardent tout. J’ai appris à ne pas avoir un regard fermé ni une parole étriquée envers mon partenaire, tout est plus large.

Par le clignement des yeux, je peux reconnaître si l’acteur joue bien ou s’il est à côté

Le monteur de Coppola, Walter Murch, a passé sa vie à regarder les acteurs « être là » ou pas. Pour lui « un acteur qui réussit à épouser les émotions et les pensées de son personnage va donc naturellement et spontanément cligner des yeux au moment où l’aurait fait ce dernier dans la vie réelle »[2].

Je suis une spectatrice observatrice, je regarde tout, mais, habituellement, le spectacle m’emporte et j’oublie de regarder tous les petits détails, et la composition apparaît. Il y a au théâtre une entente secrète entre les acteurs et les spectateurs. C’est pour cela que chaque représentation est particulière, tout se passe ici et maintenant.

Quelque chose d’intime se passe sur la scène, et le regard de l’acteur se pose, ni vers lui- même ni dirigé vers l’autre, il est ailleurs, loin, et pourtant l’acteur est bien ancré et présent. Il s’échappe quelque chose en effet de la scène, un charme mystérieux et mystique, un lointain clin d’œil.

[1] Interview de Daniel Day-Lewis par Véronique Trouillet, L’Express, 28 janvier 2013.

[2] Cf. Murch W., En un clin d’œil, Passé, Présent et Futur du montage, Nantes, Capricci éditions, 2011.