Théâtre
  • 25 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Sous les yeux du Christ, par Filip Dukanic
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Romeo Castellucci présente Sur le concept du visage du fils de Dieu, spectacle qui met en jeu les regards de façon complexe. L’élément central de la scène est l’immense portrait du Christ, « Salvator Mundi » d’Antonello di Messina, peintre italien de la Renaissance. Il s’agit d’un visage ovale, ombré d’une barbe et de moustaches, parfaitement calme et contemplatif. Selon Castellucci, un rapport très particulier s’établit entre le public et ce portrait, car en l’observant, le spectateur a l’impression qu’il est lui-même regardé par le Christ. Il est regardé regardant : le début du spectacle montre un homme qui s’occupe de son père incontinent. Il nettoie le vieil homme à chaque fois qu’il se vide. Outre les images dérangeantes et l’action scénique presque triviale, Castellucci introduit le concept de la kénose[1] – notion provenant de la théologie qui désigne le renoncement aux attributs divins. Or, le père souffrant devant le regard du Christ, de son fils et du public, se vide de ce qu’il y a de plus humain, de plus organique dans l’homme. Il se libère progressivement de sa condition humaine.

Après la disparition du père et du fils de la scène, la deuxième partie du spectacle est consacrée au regard du Christ. La seule présence de ce visage nous contemplant ouvre une autre dimension esthétique. « Ce n’est pas un portrait comme les autres : il regarde dans les yeux de chaque spectateur, qui est ainsi regardé dans l’acte de regarder. »[2] Le spectateur silencieux, plongé dans le noir, subit un retournement : ce n’est plus son regard collectif qui est projeté vers l’image, mais c’est le regard d’une icône qui l’interroge. Une sensation de pénétration annule ainsi la distance qui sépare traditionnellement la scène de la salle. Ce qui était jusqu’à ce moment-là de l’ordre de la contemplation devient intrusif.

En interrogeant la coprésence du Christ et du public, il nous paraît que cette confrontation des regards ouvre sur un rapport scène / salle nouveau. « Être regardé » par le portrait du Christ signifie percevoir sa propre intégrité dans l’espace de l’image. Cela veut dire également se reconnaître comme forme entière dans un espace concret, uni avec les autres spectateurs. « Je suis regardé, donc je suis » nous pose, nous affirme comme une silhouette organique qui existe dans ce monde. « Être regardé » est en outre un potentiel qui offre la promesse de vivre tourné vers l’image, tout en restant protégé par l’illusion, par la représentation, par la catharsis.

[1] Du grec kenoô, « vider »

[2] Entretien avec Romeo Castellucci dans le Monde du 27 octobre 2011.