Scandale
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Joyeux bordel, par Beatriz Gonzales-Renou
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Dans ce musée qui montre l’une des plus belles collections d’art moderne[1], les pièces exposées sont aussi variées que nombreuses. Lorsque vous êtes le genre de visiteur qui explore le parcours de la collection sans trop s’appuyer sur les explications pédagogiques proposées par les audio-guides multi langues et autres supports, vous vous risquez à la découverte, à la surprise, voire au scandale. L’œil avide sera ainsi piégé par le regard, par ce qui, d’une toile, vous regarde.

Dans la même salle où est exposée la célébrissime Golden Marilyn, véritable Joconde wharholienne, se trouve également un tableau bien moins « grand public » mais qui attrape le regard d’une façon étonnante. En effet, même de loin, le visiteur distingue une sorte de joyeux bordel, un grand gribouillis qui donne d’emblée l’impression que quelque chose s’y passe, oui, au moment présent. Et plus on s’approche, plus on « veut voir », même si l’on ne comprend pas grand chose. À quelques dix pas de l’œuvre, on ne peut savoir ni le nom de la toile ni celui du peintre.

On s’approche du tableau pas à pas. On découvre alors une sorte de mouvement abstrait scandé par les traits d’un crayon noir et rebelle, comme une sorte de désir quasi arbitraire, inexplicable. Ça bouillonne ! On se demande si c’est la guerre ou la fête, ou les deux en même temps. Des taches de rouge et de jaune émergent par ci par là et donnent à la chose la couleur de la vie. C’est enthousiasmant. L’œil continue, enchanté, son exploration. Et puis, un temps d’arrêt. Discrètement, à l’arrière plan, un rectangle, plutôt petit. Objet à double tranchant : d’une part, seule forme géométrique reconnaissable et, de l’autre, incongruité vis-à-vis de la trajectoire désordonnée du premier plan. Ce rectangle vide est d’abord une énigme, ensuite, et grâce à la perspective qu’il confère à la scène, il devient limpide qu’il s’agit d’une fenêtre. Oui, le peintre propose au spectateur une scène torride, mais aussi une fenêtre. C’est-à-dire, la possibilité de vouloir voir ou non à l’intérieur, de vouloir savoir un peu plus… ou non. Cette fenêtre confirme aussi l’intuition initiale : il s’y passe quelque chose, mais quoi ?

Le suspens touche à son comble. On s’approche le plus possible et l’on voit que les taches de couleur ont du volume, elles forment des croutes, des reliefs presque organiques… Et puis, tout en bas à droite, à la place où l’on trouve souvent la signature du peintre, d’une écriture à peine reconnaissable l’inscription d’un prénom féminin : Leda. Nous nous demandons alors où est Leda ? En effet, on ne la voit pas. Pendant que l’œil continue sa quête, l’association libre se met en route : Léda, Léda, Léda… un mythe antique, non ? Et soudain, au milieu de ce vertige apparaît une fente rouge. C’est ça.

Le tableau de Cy Twombly[2] représente la scène sexuelle où Jupiter, transmuté en cygne, séduit Léda. Il s’agit d’une scène maintes fois représentée par des maîtres de la peinture classique. Sauf que cette version-là, datée de 1962, opère une subversion. Là où les Anciens montrent une Léda toute languissante et passive devant l’inévitable, Twombly ne dessine pas Léda mais peint son consentement. Ainsi, l’acte du peintre accomplit une trajectoire allant du joyeux bordel qui s’offre à l’œil au scandale vital de la jouissance féminine qui, lui, regarde ceux qui se saisissent de la fenêtre à l’arrière plan.


[1] Museum of Modern Art, New York.

[2] Twombly C., Leda and the swan, huile, crayon et crayon sur toile, Rome, 1962.