Souvenirs
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’Arche ouverte sur le vide, par Anne Ganivet-Poumellec
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En décembre 2015 est paru l’excellent livre de Laurence Cossé La Grande Arche[1]. Ce roman est un retour sur un des grands chantiers du programme architectural de François Mitterrand, « Mitterrand le Constructeur » bien-nommé par l’auteure. C’est un livre très documenté et, en même temps, très inspiré, qui apporte les éléments concrets d’une réalisation prodigieuse et cerne les personnages principaux, comme en esquisse. S’il y a des héros dans cette histoire, le personnage central reste le pouvoir, les traces qu’il choisit de laisser, celles qui lui échappent.

Nous nous attacherons plus particulièrement au héros tragique de La Grande Arche, plutôt du Cube, puisque c’est ainsi que l’architecte appelait l’objet de l’esquisse et de la maquette qu’il envoya début 1983 au concours international d’architecture Tête-Défense, avec ces mots d’accompagnement : « Un cube ouvert / une fenêtre sur le monde / comme un point d’orgue provisoire sur l’avenue / avec un regard sur l’avenir… »[2]

Johan Otto von Spreckelsen, inconnu jusque-là du monde de l’architecture, est alors professeur aux Beaux-Arts de Copenhague et… il a construit quatre églises, qui sont autant de variations sur le cube. Pour ces églises, il a tout dessiné, tout choisi, ordonnancé ; ces espaces calmes et beaux, concentrés et lumineux inspirent la paix et le recueillement.

Rien à voir avec le sujet du concours, d’emblée visuel ! Il s’agit de prolonger l’axe historique, c’est-à-dire de réaliser un alignement avec le Louvre et les Tuileries, la Concorde et son obélisque, les Champs-Élysées et l’Arc de triomphe, tout en logeant, dans le quartier des affaires de La Défense – la Tête-Défense – un monument « d’une très haute qualité architecturale et d’une grande force symbolique » ; il faudrait même n’en voir que « des structures minces ou immatérielles »[3]. Quand on sait que l’œuvre finale, pourtant évidée, élancée, pèsera 300 000 tonnes, aura nécessité 150 000 m3 de béton, 220 000 m2 de plancher, quelques hectares de verre et de marbre de Carrare, on a l’idée que la structure immatérielle a aussi son poids de réel, c’est ce que nous allons interroger en nous penchant sur les conditions de sa création.

Avec quelles armes l’architecte s’est-il approché de ce projet aussi renversant dans son parcours ? Voici ce que dit Spreckelsen de sa visite sur le site à construire : « C’était hideux… ma femme et moi, nous avons remonté l’immense esplanade, seuls entre les énormes tours. Nous marchions à grand peine, nous sommes arrivés à un trou. C’était le site du chantier. L’endroit était si laid. » Là, nous dit L. Cossé, il a la vision de ce qu’il va faire et, gelés avec sa femme, dans un café, il crayonne son « pauvre petit cube »[4] sur une serviette en papier. C’est en fait une « forme splendide… un cube de vide dans un cube de marbre ; un cube où l’essentiel est l’ouverture, un cube transformé en cadre »[5]. Ce cadre donnera le nom de l’œuvre, ce sera l’Arche. La Grande Arche.

L’œil du maître d’ouvrage se saisit de cette offrande et l’esquisse de Spreckelsen emporte le concours. François Mitterrand saura toujours maintenir un accueil pour les exigences et les tracas de l’architecte. Trop fin connaisseur des hommes pour ne pas s’être aperçu de l’extrême nudité de l’homme auquel il avait affaire, il défendit jusqu’au bout l’Arche ouverte sur le vide et son regard de marbre blanc. Il l’inaugura le 14 juillet 1989. Mais l’histoire ne s’est pas bien terminée pour Spreckelsen. Au fur et à mesure que la chose sortait du trou, son angoisse augmentait, « tout s’est passé comme s’il avait pris peur », dit un témoin. Il essaie de s’éloigner du chantier en manœuvrant  depuis le Danemark mais bien-sûr ce fut impossible : au bout d’un an de travaux, fait inouï, l’architecte démissionne. Précipitation tragique, il mourut l’année d’après.

Et l’Arche alors ? Un maître d’œuvre en réserve a accepté depuis le début d’apporter la ressource de l’important bureau d’étude qu’il dirige. Lui-même est architecte, grand constructeur, il a consenti à la fonction, bricolée pour la circonstance, de maître d’œuvre de réalisation, pour ne pas froisser l’auteur. Paul Andreu, une puissance, veille sur l’œuvre. Il a étudié techniquement le projet, l’a terminé et construit, sans en être l’auteur, c’est ainsi qu’il décrit son action dans son livre Archi-mémoire. Entre l’art et la science, la création[6].

Deux questions à Paul Andreu, romancier, poète, peintre et maître d’œuvre de réalisation de la Grande Arche de la Défense

Paul Andreu, en lisant vos Archi-mémoires, je me suis glissée dans l’ambiance de vos réalisations et j’y ai trouvé de magnifiques courbes, des œuvres sans façades, reflétant le ciel, se reflétant dans l’eau, comment avez-vous pu adopter, avec le succès de réalisation que l’on sait, un projet qui mise sur la ligne, les façades, les angles vifs ?

Oui, ça n’était pas mon architecture et si j’ai tout de suite eu beaucoup de respect pour le projet et trouvé que la réponse du Cube était une « magnifique exploitation d’une contrainte »[7] comme l’a rapporté Laurence Cossé, il n’y a jamais eu de vue commune entre Spreckelsen et moi. Mon entrée dans le projet s’est faite au fur et à mesure et mon rôle s’est modifié petit à petit ; au départ je lui avais proposé de monter une équipe qu’il dirigerait mais il n’est pas entré dans la phase de réalisation. Le rôle qu’il m’avait attribué en trouvant cette étrange nomination de maître d’œuvre de réalisation indiquait les limites qu’il ne pourrait franchir.

J’ai travaillé à partir de ce qui était indécis dans ce projet, beaucoup de détails non définis et les problèmes techniques non résolus. À partir de là, j’ai gagné quelques degrés de liberté, notamment en espaces circulaires sur le toit de l’Arche, mais ça ne se voit pas. J’ai accepté de servir cette œuvre.

Quel regard portez-vous sur cette épopée ? Le maître d’ouvrage est déterminé, l’œuvre est très bien et le maître de l’œuvre surgira du trou du souffleur, c’est totalement inédit ?

Ce que j’ai fait pour la construction de l’Arche est à contre-courant du trajet d’un architecte, je me suis mis à travailler pour le projet d’un autre alors que j’étais confirmé depuis longtemps dans le métier. Au fond, ça ne se fait pas. Cette expérience m’a beaucoup apporté, je me suis mis au service de l’œuvre et ce rôle de serviteur de l’œuvre, je l’ai ensuite toujours appliqué. Cela m’a conforté dans mes projets et renforcé dans mon attitude d’auteur, ça m’a aidé à soutenir le désir de l’œuvre jusqu’au bout.

Cette situation, de la construction de l’Arche, est rare mais pas inédite, elle rappelle celle de l’Opéra de Sydney, où l’architecte Jorn Utzon, après quelques années d’exigences démesurées, finit par démissionner et laisse le chantier en charge à d’autres architectes.

Dans les deux cas, le maître d’ouvrage sélectionne un projet par concours, à partir d’un dessin à la fois étrange et pur. D’une naïveté ferme, comme l’évidence des enfants lorsqu’ils pensent avoir raison.


[1] Cossé L., La Grande Arche, Paris, Gallimard, Collection blanche, 2015.

[2] Ibid., p. 59.

[3] Ibid., p. 47.

[4] Ibid., p. 55.

[5] Ibid., p. 56.

[6] Andreu P., Archi-mémoires Entre l’art et la science, la création, Paris, Odile Jacob, 2013.

[7] Cossé L., La Grande Arche, op. cit., p. 58.