Edito
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le pinceau sans maître, par Philippe Hellebois
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Roger Caillois, dans son petit livre évoqué ici la semaine dernière, Méduse et Cie, fait une remarque, qui enchanta Lacan au point de lui servir de guide : « les tableaux des peintres [sont] comme la variété humaine des ailes de papillons » [1]. Lacan ne trouve à lui faire qu’une seule objection, celle de considérer que la peinture est assez claire pour pouvoir expliquer autre chose. Il va donc faire l’inverse, et se servir du mimétisme pour définir la peinture. « Qu’est-ce qu’un tableau » sera alors la question qui fera la matière de la dernière séance consacrée à l’objet regard dans ce Séminaire XI. Le point commun entre mimétisme et peinture est donc le regard : tous deux cherchent à y répondre, à le capter, à le dompter. L’insecte fait tableau avec ses ailes, le peintre avec sa toile, ce qui ne revient pas au même puisqu’il déplace la chose sur un autre plan, l’écran. Autrement dit, le peintre en joue, l’insecte est joué.
Celui qui contemple un tableau dépose son regard, comme on dépose les armes, parce qu’il n’en a plus besoin, le regard se trouvant sur la toile : c’est ce qui rend compte, indique Lacan, de l’effet pacifiant de la peinture. Ce regard sur la toile est apporté par le pinceau du peintre, ou l’avatar technologique qui peut en tenir lieu aujourd’hui, en un geste étonnant – étonnant parce qu’il ne résulte pas d’un calcul, d’une délibération réfléchie. Lacan évoque ainsi un film sur Matisse commenté par Merleau-Ponty au début de Signes, dans lequel on le voit peindre, mais au ralenti [2]. Le pinceau a l’air de prendre son temps pour choisir sa touche, mais ce n’est qu’un mirage induit par le ralenti que permet la caméra. Cette pluie du pinceau, comme le dit joliment Lacan, se fait dans une hâte qui est au-delà de toute délibération. Ce qui est à l’œuvre est autre chose qu’un choix : le premier acte de la déposition du regard, note-t-il encore, en vue de satisfaire l’appétit, voire la voracité de l’œil du spectateur.
Autrement dit, si le peintre tient le pinceau, il ne choisit pas entièrement ce qu’il en fait puisqu’il travaille pour un œil qui ne sait pas ce qu’il veut sinon jouir. Le peintre n’est un maître, grand ou petit, que dans l’histoire de l’art, dont l’existence est très incertaine. Pour le reste, c’est un servant de la pulsion. Devant sa toile, il ressemblerait plutôt, dit encore Lacan, à un arbre, un oiseau ou un serpent, qui serait peintre à faire pleuvoir ses feuilles, choir ses plumes ou ses écailles. Et encore… ceux-ci seraient même mieux lotis que lui, que nous, de porter leurs couleurs, parfois éclatantes, sur eux-mêmes : il leur suffirait de les laisser tomber. Pour les êtres humains que nous sommes, pauvres trumains, les couleurs sont au départ beaucoup moins avenantes, voire sales, comme nombre de choses tombant de nous [3]…

[1] Caillois R., Méduse et Cie, Paris, Gallimard, 1960, p. 52 ; Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 93 & 100.
[2] Lacan J., op. cit., p. 101, 104-105 ; Merleau-Ponty M., Signes, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1960, p. 73-74. Le film est visible sur Dailymotion sous le titre « Matisse ou le geste de peindre ».
[3] « […] nos couleurs, il faut bien que nous allions les chercher là où elles sont, c’est-à-dire dans la merde », Lacan J., op. cit., p.107.