Arts
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Présence sans regard, par Nicole Treglia
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Le Nouveau Musée National de Monaco (NMNM) exposait cet été une importante série d’œuvres de Duane Hanson, chef de file de l’hyperréalisme américain. Des sculptures, grandeur nature, trouvaient ainsi place dans la somptueuse villa Paloma soulignant le contraste – quelque peu ironique – entre les œuvres présentant diverses figures de la middle class américaine dont des travailleurs modestes (peintre en bâtiment, femme de ménage…) et le luxe du lieu, édifié par un riche américain en 1913. « Mes motifs préférés sont les américains de la classe inférieure et moyenne. Pour moi la résignation, le vide et la solitude de leur existence rendent bien la véritable réalité de la vie de ces gens », précise le plasticien.

L’artiste du XXe siècle (1925-1996) présentifie des personnages – l’américain au quotidien – plutôt qu’il ne les représente, ce en quoi l’œuvre mobilise ! Le public, loin d’être indifférent, est surpris, voire dérangé, au moins sujet à une étrangeté… La mise en œuvre, en vue de produire ces présences, requiert des techniques spécifiques qui consistent en des moulages de modèle vivant, réalisés ensuite en fibre de verre et résines : les détails de la texture de la peau, les marques, les veines apparentes, les yeux en verre, la pilosité des bras et des jambes, ainsi que les vrais cheveux, sont troublants, tant ce qui fait la spécificité d’un corps (grain de beauté, rides, style…) caractérise chaque sculpture. Habillés, coiffés, accessoirisés et mis en situation, ces personnages semblent, à s’y tromper, en chair et en os. Ainsi, pénétrer dans une salle déplace en quelque sorte le visiteur vers une position de tiers, d’intrus… face à « l’être là », massif, des réalisations.

Saisissant effet quand le visiteur croise dans le hall une femme de ménage et son chariot d’ustensiles, balais, produits, chiffons… convoqué à ne pas bousculer la dame ! Réaction de recul dès lors qu’il se trouve inclus dans un chantier de peinture, en demeure de ne pas se faire éclabousser de peinture rose (Housepainter), ou d’appel à faire silence pour ne pas éveiller le bébé endormi dans sa poussette…. Vrai et faux se conjuguent dans une expérience corporelle qui met l’accent sur la schize de l’œil et du regard, ces personnages disposant d’yeux sans regard. L’expérience sensible aux accents d’embarras, voire de malaise, me semble relever de la présence sans regard de ces créatures, pourtant plus vraies que nature !

Duane Hanson nous permet de saisir ce qu’il en est du regard à partir de sa radicale absence : l’artiste nous enseigne.