Montreal
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Ratages du regard, par Ruzanna Hakobyan
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Le cinéaste allemand Christian Petzold, dans son film Phœnix[1] (2014), nous montre, à travers l’histoire de Nelly et Johnny, le « ne pas vouloir voir » de la société allemande après la guerre face aux crimes du nazisme.

1945 : Nelly Lenz, une juive allemande, survivante de camp de concentration, est retrouvée par son amie. Son visage est détruit par une balle.

Si l’amie veut tout mettre en œuvre pour oublier et commencer une nouvelle vie à Haïfa, Nelly cherche à retrouver son mari et retourner à sa vie antérieure à Berlin. Un nouveau visage, donc une nouvelle personne, proposé par le plasticien, ne l’intéresse pas.

Son reflet dans un morceau de miroir brisé sur les ruines de sa maison la confronte à la réalité niée : elle « n’existe plus ». Sa vie d’avant non plus.

Ce qui lui reste est de retrouver son mari, Johnny, celui qui peut la reconnaître au delà de son apparence.

Mais Johnny – qu’elle trouve dans un bar – ne la reconnaît pas non plus. Son regard s’arrête une demi seconde sur son visage et glisse ailleurs. « J’ai survécu aux camps de concentration pour être avec mon mari, et lui ne m’a pas reconnue. C’était comme si j’étais morte encore une fois. »

Cependant, Johnny lui trouve une légère ressemblance à sa femme « morte ». Il lui propose un pacte : il l’aidera à ressembler à sa femme et tous deux pourront toucher l’argent dont elle a hérité. « Vous devez prétendre être ma femme, je vais vous y aider.

— Est-ce que je lui ressemble vraiment ?

— Non, mais vous allez l’être. »

Nelly s’installe chez son mari pour « s’entraîner » à être elle-même en s’accrochant à la promesse de celui qui ne veut pas voir.

Johnny lui réapprend à être Nelly à travers son regard. C’est lui qui lui explique comment elle doit marcher, s’habiller, se maquiller.

Chaque fois qu’elle fait celle qu’il lui demande d’être, espérant être reconnue, lui, non sans raison, reste dans le déni, sans vouloir la voir. Johnny réduit les paroles de Nelly, ses gestes, son écriture à presque identiques, et quand cela devient trop évident, il les annule : « Arrête de jouer à Nelly, je sais que tu n’es pas elle. »

Tout le film est construit sur ces deux regards : celui de Nelly – l’espoir d’être reconnue à chaque instant – et  celui de Johnny – la vacillation entre la reconnaître ou pas.

Johnny lui demande de réaliser la scène fantasmée de son retour : elle doit revenir par le train, « jolie, comme avant.

— Vous pensez qu’on sort des camps avec une robe rouge et des chaussures de Paris ?

— Personne ne veut voir les survivants avec des visages amochés par les balles ».

Mais le déni se situe des deux côtés : lui  ne veut pas la reconnaître, et elle ne veut pas accepter une possible trahison.

  1. Petzold nous montre, graduellement, comment le regard de Johnny permet à Nelly de revenir des cendres et de renaître. « Depuis que je suis retournée chez lui, je suis redevenue moi-même ». Elle devient elle-même grâce à cette autre Nelly, ainsi elle en passe par cette Autre femme qu’elle est pour elle-même. « Quand il parle d’elle, je suis jalouse de moi-même ».

C’est dans la dernière scène du film qu’ils ne peuvent plus nier la vérité. La marque sur le corps de Nelly, le numéro de déporté inscrit sur l’avant bras, ne permet plus à Johnny de continuer à ne pas voir celle qui est devant lui.

Dans l’amour, dit Lacan, je demande un regard ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué. Ce que  je regarde n’est jamais ce que je veux voir[2]. Pendant tout le film, Petzold donne à voir ce ratage du regard et l’écart qu’il y a entre regarder et voir.


[1] Film inspiré du roman de Monteilhet H.,  Le retour des cendres, paru en 1961.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 94-95.