Buenos-Aires
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Restes du vu et de l’entendu, par Viviana Mozzi
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Nous pouvons dater de 1895 le point de départ de Freud quant à l’objet, avec son approche de l’objet perdu du désir. Dès ce moment, subsisteront des affects réduits qui, sous forme de restes, vont courir dans son œuvre jusqu’à son terme. Il conceptualise vingt ans plus tard la pulsion, et situe les objets lui servant de support : l’objet oral et l’objet anal ; mais il met également l’accent sur le regard et sur la voix lorsqu’il examine les paires exhibitionnisme-voyeurisme et sadisme-masochisme après avoir énuméré les destins et les défenses pulsionnelles.

Effets de la pulsion, les affects n’ont jamais constitué une voie d’accès à l’inconscient : ils se meuvent, se déplacent et, en ce sens, ils trompent toujours sur leur origine. C’est pour cette raison que le créateur de la  psychanalyse a mis dans la clinique tout l’accent sur le déchiffrage. Nous rencontrons cependant dans les textes freudiens le soupçon que les motions compulsionnelles, restes mythiques, constituent un point crucial ; elles vont d’ailleurs s’entremêler à sa conception de l’homéostase.

Freud leur attribue une place privilégiée à partir de 1915, lorsqu’il conceptualise La pulsion et ses avatars en relation avec l’angoisse traumatique, tout comme, en 1925, il définira l’angoisse comme affect privilégié de l’expérience analytique : les affects seraient le résultat de la présence du langage, l’effet de l’incidence de celui-ci sur le corps organique.

Si nous avançons de plusieurs années dans l’œuvre freudienne, nous pouvons appréhender la question énigmatique des affects en les situant comme restes auxquels aucun type de déchiffrage ne peut donner accès, restes relevant, dira-t-on, du registre du vu et de l’entendu, et à partir desquels se construira le champ du fantasme venant recouvrir le rien à l’origine.

De cela aussi nous pouvons trouver des antécédents très précoces. Dans une lettre à Fliess datée de 1899, Freud écrivait : « À la question “Qu’est-il arrivé dans la première enfance ?”, on répond : “Rien”, mais il y existait un germe d’excitation sexuelle. »[1] Dans une autre lettre, datée du 6 décembre 1896, alors qu’il cherchait encore à situer une base au niveau organique, il écrit que toutes les perceptions ne se transcrivent pas pour donner lieu à l’inconscient. Il y a des empreintes primitives qu’il appelle transcriptions primitives, impossibles à dire parce qu’elles n’ont pas le statut de représentation. Il s’agit plutôt de restes relevant du vu et de l’entendu, préalables à l’usage du langage et qui indiquent à l’origine ce rien, un trou.

L’émergence de ces restes intraduisibles donnera lieu au refoulement primaire qui, du fait que cela ne se traduit pas, fait fixation : « C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, refoulement »[2], nous pouvons préciser : refoulement primaire.

En 1915, dans son étude des rêves, Freud recourt à la langue chinoise comme langue privilégiée pour localiser l’indicible dans la traduction[3]. Il me semble que Freud indique ici, sans en tirer les conséquences, la différence entre l’écrit et la parole. Il ne s’agit dès lors pas de traduction mais plutôt d’un cas particulier de substitution qui localise l’intraduisible venant fonctionner comme limite.

Que fait Freud de ces restes ? Nous trouvons quelques réponses dans « Analyse avec fin et analyse sans fin »[4] où il localise le fragment d’agression libre. Par contre en 1915, Freud situe la fixation à l’objet partiel comme réponse venant obturer l’émergence de ces restes du vu et de l’entendu. C’est ainsi que l’on peut situer le refoulement primaire freudien comme double mouvement : le premier, c’est un trou, ce qui est tombé au fond, c’est le manque d’un représentant psychique, c’est l’ombilic du rêve comme Freud l’appelle en 1900. Le second, c’est ce qui, au lieu même du trou structural dans le champ des représentations, vient dans le meilleur des cas fixer quelque chose d’hétérogène à ce champ, à savoir l’objet pulsionnel : oral, anal, voix ou regard. La fixation sera un mouvement nécessaire pour le refoulement secondaire au sens de l’inconscient refoulé et son échec qui, cependant, est toujours réussi au sens de l’homéostase de l’appareil. Une fixation de l’objet partiel qui vient se nouer au corps. Une fixation comme réponse aux instants traumatiques abordés par Freud dans sa XXXIIe Conférence.

Il serait exagéré de croire que Freud a tiré toutes les conséquences de ses propres idées, mais en prenant comme boussole l’opération précise de lecture que Jacques Lacan a effectuée de son œuvre, c’est avec lui que nous pouvons situer entre les lignes les croisées de chemin freudiennes.

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun


[1] Freud S., « Lettre n°101 du 3-1-1899 », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 16.

[2] Ibid., « Lettre n°52 du 6-12-1896 », p. 156.

[3] Cf. Freud S., « 15ème leçon. Incertitudes et critiques », Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1988.

[4] Ndt : Freud a écrit « Analyse avec fin et analyse sans fin » en 1937.