Stars
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Saturer le regard, par Marlène Bélilos
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L’objet pourra être manqué.

C’est le pari un peu fou de ces jeunes artistes insolents et subversifs de la côte ouest des États-Unis, devenus stars par la suite.Il y avait là Michael Heizer, Keith Sonnier, Artschwager, Walter de Maria mais aussi Joseph Beuys et Richard Serra, entre autres.

Nombre d’entre eux étaient héritiers de l’Université de Berkeley, des hippies.Harald Szeemann, un bernois écossais, décida deles rassembler dans ce lieu improbable qu’était la Kunsthalle de Berne.

Le 6 avril 1969, sous sa devise « l’art c’est faire entrer des vis carrées dans des trous ronds », il imagina une exposition devenue mythique : « Quand les attitudes deviennent forme » ou encore « Live in yourhead ».

L’artiste sait que le regard est un objet, disait Lacan. Ceux-ci l’ont illustré autant qu’ils l’ont pu : « Tu veux regarder et donc vois ça », et ilsn’offrirent justement rien à voir. Ils ont voulu imposer le non regard.

Ce 6 avril 1969,Keith Sonnier installe des traces, ses « abstractions excentriques ».

Michael Heizer provoque une « dépression » devant le musée en faisant venir une boule de démolisseur, et en creusant le jardin du musée pour y installer une « sculpture négative »composées de deux entailles, séparées par du vide à l’égal de ce qu’il fit à grande échelle, coupant le côté d’une mesa dans le désert du Nevada.

Depuis lors, Heizer, inventeur du Land Art, a construit une « ville-sculpture », TheCity.

Artschwager souligna par ses blips des « points de regard ».

Lawrence Wiener détacha du plâtre d’un mur.

Walter de Maria installa une ligne téléphonique et, devant le combiné,il disposa un écriteau où était écrit : « L’artiste vous appellera peut-être ». Auteurd’« Invisible drawings », littéralement les « Dessins / schémas invisibles », il est mort en 2015 alors que son œuvre avait été reconstituée à la Fondation Prada.

Tous adeptes pour un temps d’œuvres immatérielles.

Pendant la durée de l’exposition, Richard Long exposa une carte, trace de son parcours dans l’Oberland bernois, incarnation géographique des connections entre l’art et la nature.

Beuys, quant à lui, appliqua de la graisse à la jointure des parquets du musée. Comme il pouvait le dire : « La graisse fut par exemple pour moi une grande découverte car c’était le matériau qui pouvait apparaître comme très chaotique et indéterminé. Je pouvais l’influencer avec la chaleur ou le froid et je pouvais le transformer par les moyens non traditionnels de la sculpture telle que la température. Je pouvais transformer ainsi le caractère de cette graisse d’une condition chaotique et flottante en une condition de forme très dure. »

Ces artistes avaient décidé de saturer le regard autant que faire se peut et permettre à leurs « œuvres » d’échapper au marché.

L’exposition fut un événement qui marqua l’histoire de l’art, et devint en soi « l’œuvre ». Le regard fut celui du commissaire Harald Szeemann. Pour preuve la « reproduction » à la Biennale de Venisede 2013 par la Fondation Prada, et le rachat de l’ensemble de ses archives par le Getty Museum de Los Angeles, qui feront en 2017 l’objet d’une exposition itinérante.


Voir sur www.rts.ch/archives/tv/…/en…/3436012-l-attitude-de-l-artiste.html‎l’unique témoignage télévisé de ce moment de l’histoire de l’art.