Scandale
  • 27 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Scandale sur le dark continent, par Élisabeth Pontier
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Là où la vraie femme s’incarne se dégage au minimum un parfum de scandale. Du on-n’a-jamais-vu-ça !, forcément là où la jouissance féminine, figure de la singularité, vient poindre. Médée et Madeleine, la femme de Gide, en sont des incarnations connues. Mais il est une vraie femme plus ordinaire dans son acte, celle dont Lacan dit dans Télévision qu’elle n’a « pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens »[1].

Le dernier film de Paul Verhoeven, Elle, sorti récemment en salle, en donne une illustration. Michèle, interprétée avec brio par Isabelle Huppert, est une maîtresse femme : elle règne sur la totalité de son petit monde. Chef d’entreprise, elle mène d’une poigne de fer une équipe de garçons qui travaille à la création de jeux vidéo, elle garde un œil sur les conquêtes de son ex-mari, continue de couver son grand dadais de fils et surveille la vie amoureuse de sa vieille mère. Michèle est l’incarnation de la bourgeoise, de la nantie, c’est la femme qui a, celle qui possède, avec cette touche de modernité qui fait qu’elle ne doit ses conquêtes à aucun homme. Cette femme là se range sous la bannière du phallus, elle est à mille lieux de la vraie femme qui, elle, s’avance dans une zone au-delà du phallus, au-delà de la limite des biens.

Mais la vie de Michèle va basculer. Elle est victime d’un viol auquel elle fait face avec le sang froid qui est au principe de son existence. Ce traumatisme est venu rencontrer une autre fêlure plus ancienne : son implication, à son corps défendant, dans la tuerie dont son père a été l’auteur, sous le coup d’un délire mystique, alors qu’elle n’était qu’une petite fille. À partir de ce retour du trauma, le monde de Michèle se fendille, assez pour qu’elle s’intéresse à son voisin, époux d’une femme bigote : détail qui le rapproche de son propre père. L’attraction est immédiate. Qu’est-ce qui fait signe de son amour naissant, soit de la morsure d’un affect chez celle que rien ne semblait pouvoir atteindre ? Elle lui parle. Elle lui confie le trauma de son enfance et plus tard, elle s’étonne de lui annoncer qu’elle est devenue grand-mère.

Mais son agresseur revient, elle se débat et le démasque : c’est le voisin dont elle est éprise ! Michèle va alors consentir au fantasme de cet homme qui ne peut avoir des relations sexuelles que sous la modalité du viol. Voilà le scandale : une femme est capable de livrer son corps, sans limite, à un homme, par amour. Ce ne sera un scandale que pour le spectateur pris à témoin de cette intimité du couple.

Mais le film ne s’arrête pas là, car Michèle n’en finit pas de se réveiller de ce long sommeil où elle se tenait depuis le passage à l’acte meurtrier du père, qui l’a rendue absente à elle-même, avec ce regard effroyablement vide saisi sur une photo. Michèle peut désormais braver sa peur et veut parler à ce père « monstrueux ». Peu importe s’il lui échappe dans la mort, Michèle n’est plus la même, elle peut dire non à ce qui en Elle la poussait au pire et se soustraire à ses amours monstrueuses. Elle a quitté le dark continent où une femme ne se maintient jamais longtemps.


[1] Lacan J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 63-64.