Stars
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Du mauvais œil comme du bon, par Anaëlle Lebovits-Quenehen
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Que les enfants soient l’objet a de leurs parents, les stars, qui exhibent leurs marmots telle une extension de leur être à peine détachée de leur corps, en donnent une idée, à ciel ouvert. Et elles les donnent à voir, ces chérubins, à leur image narcissique.

Georges le petit prince d’Angleterre, tout juste arrivé dans le monde, fait ainsi régulièrement la Une des journaux, avec une raie sur le côté et des frusques protocolaires. North West[1], du haut de ses quatre ans, ne se montre jamais si vraie qu’emmitouflée dans l’une de ses fourrures. Suri Cruise[2] marchant à peine, portait déjà des talons et est, à dix ans, une référence en matière de mode. Quant aux enfants, aujourd’hui devenus grands, de feu Michael Jackson, ils auraient presque pu faire leur la devise de Descartes[3], eux que leur père faisait paraître le visage caché derrière des masques d’animaux quand lui portait un masque sanitaire.

Comme tout attrape-regard, les images de ces bambins proliférant sur la scène médiatique font écran au regard comme objet a, point aveugle dont toute vision fait le tour sans jamais pourvoir le saisir. Tout ce qui se donne à voir, de la peinture aux jeux vidéo, en en passant par la presse people, apaise ainsi l’appétit de l’œil sans jamais pouvoir le rassasier. Les voici donc, ces enfants de stars, objets a de leurs parents, donnés à voir pour réaliser la fonction de l’œil : voir et faire incessamment le tour de l’objet regard.

Mais suivons encore Lacan. L’appétit vorace de l’œil, celui-là même qui fait l’attrait de la presse à scandale, est à chercher « dans le mauvais œil »[4]. Et de fait, parfois portée au nues pour son style intrépide, Suri est aussi visée pour ses « fashion faux pas », l’amusante North tyranniserait son monde, le beau Brooklin[5] profiterait de la notoriété de ses parents, Blanket[6] qui change de prénom renierait son père ce faisant, tandis que Bleue Ivy[7] n’aurait pas d’amis parce que l’amitié ne s’achète pas… De la fascination au mauvais œil, il y a bel et bien un mouvement dialectique que notre rapport aux stars et à leurs enfants rend sensible. Le ressort de l’envie dont Lacan donne une lecture dans le Séminaire XI fait en effet pâlir l’envieux « devant l’image d’une complétude qui se referme, et de ceci que le petit a, le petit a séparé à quoi il se suspend, peut être pour un autre la possession dont il se satisfait […] »[8]. Le pouvoir de la presse à scandale est bien moins civilisateur que le tableau. Il est également plus paradoxal puisqu’il offre à l’œil avide de celui qui s’y plonge, l’image d’un être qui ne serait pas séparé de l’objet a comme manquant. Mais alors surgit l’envie le rappelant à son manque. L’écran se déchirerait bientôt, et les images de ces marmots-stars le regarderaient (comme la boite de conserve regarda un jour Lacan) si le mauvais œil ne faisait tomber de son piedestal celui qu’il y avait promu l’instant d’avant.

Dans les cultures où l’on est avisé des pouvoirs venimeux de l’œil, on s’en prémunit. Et on en prémunit les enfants spécialement, par exemple en les défendant toujours des compliments qu’on leur fait, pour ce que comporte de fâcheuses promesses le fait d’être bien vus. Voilà une autre modalité du rapport à l’enfant comme objet a quand on se sent, comme les stars, spécialement visé par l’objet regard.


[1] Fille de Kanye West et Kim Kardashian

[2] Fille de Tom et Katie Holmes

[3] Larvatus prodeo, « j’avance masqué »

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 105.

[5] Brooklin Beckham

[6] Blanket Jackson

[7] Fille de Jay-Z et Beyoncé

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts, op. cit., p.106