Littérature
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’image réfléchie de Catherine Millet, par Pascale Rivals
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Dans son dernier ouvrage Une enfance de rêve[1], Catherine Millet écrit comment elle s’est constitué une image à partir d’une « mécanique mentale » ; image qui restera disjointe d’une satisfaction pulsionnelle jusqu’à une nouvelle rencontre avec un autre regard, pas sans le corps cette fois.

Petite, le corps lui apparaît tel « une sorte d’ustensile articulé que nous transportons […] comme un pantin de bois, mais pareillement inerte à l’intérieur. »[2]

Elle n’a pas de souvenir visuel de son corps d’enfant, qui lui apparaissait dans une sorte « d’indétermination » : « De la sortie de l’enfance et jusqu’à ce que j’atteigne quatorze ou quinze ans, je n’ai pas réussi à me façonner une identité bien nette ni une image de mon propre corps, fut-elle subjective, si bien que mon appartenance à la gent féminine resta, pour un temps encore, assez théorique. »[3]

Elle constituera mentalement une image de son corps à partir des images de vêtements dans les magazines, « disciple docile » d’une mère et d’une grand-mère coquettes : elle glisse « une image de soi dans un vêtement de rêve admiré sur une page de magazine ou dans une vitrine, sauvegarde cette image comme un voile qui se superpose » ; nouvelle image qui « corrige virtuellement la copie que l’on porte »[4].

Alors, elle se fabrique une figure, par une « mécanique mentale » non pas à partir de l’image dans le miroir mais des compliments recueillis sur son compte. L’image constituée depuis le point extérieur du regard de l’autre, « image réfléchie » écrit-elle, sera le siège de ses premières blessures narcissiques. Le diagnostic de myopie sera la première écorchure dans la représentation qu’elle se fait d’elle-même, rencontre avec une « perte irréversible »[5]. « Ce n’était pas le fait de devoir porter des lunettes et le souci de coquetterie qui me préoccupait, c’était que mes yeux n’étaient plus parfaits. »[6]

Puis survient le regard d’un homme au moment où elle éprouve une certaine jouissance. Cette rencontre contingente fera consister son corps d’une nouvelle façon : « La révélation que je pouvais être une femme sous le regard d’un homme me vint dans une circonstance triviale, quand un tel regard m’arracha à mon impudeur de morveuse. »[7]

Alors qu’elle est recroquevillée par terre, le nez entre les cuisses, concentrée sur l’extraction jouissive de ses comédons, elle n’entend pas René arriver. Il lui dit qu’une fille de son âge devrait se tenir autrement. Elle fut soudain envahie d’une gêne nouvelle sous les yeux de René ; elle, habituée à vivre depuis toujours dans une grande promiscuité des corps. C’est ainsi qu’elle découvre l’indécence.

Ce regard qui survient sur fond d’un éprouvé du corps sera porteur d’une honte qui vient faire effraction dans le corps de la jeune fille, lui conférant un affect particulier noué à l’autre : un sentiment d’indécence, une gêne, indices de la présence réelle du regard de l’autre.

Elle aura construit mentalement une image, un moi idéal laissant hors-champ le corps dans sa dimension libidinale ; il aura fallu la rencontre avec ce regard là, à ce moment là, pour qu’elle habite un corps qui surgit isolé par ce regard.


[1] Millet C., Une enfance de rêve, J’ai lu, Flammarion, 2014.

[2] Ibid., p. 210.

[3] Ibid., p. 224.

[4] Ibid., p. 226.

[5] Ibid., p. 212.

[6] Ibid., p. 213.

[7] Ibid., p. 227.