Corps
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur La danse est un regard, par Dominique Corpelet
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Comment le regard se noue-t-il au corps ? En tant qu’objet a, le regard est extérieur au sujet. Il se distingue de l’œil : regarder n’est pas voir. Le regard est ce qui attire l’attention, ce qui fascine[1]. Le corps dansant convoque le regard. Entre le spectateur et le danseur, il convient de bien repérer la schize entre voir et regarder. Côté spectateur, c’est l’acte de voir qui est engagé. Le regard est plutôt du côté du danseur, qui l’incarne à l’occasion.

Le documentaire Mr Gaga[2] peut nous en apprendre un bout. Tomer Heymann a suivi pendant plus de vingt ans le danseur israélien Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Dance Company. Le film, mêlant archives et entretiens, retrace un parcours de vie lié depuis toujours à la danse. La danse relève pour Ohad d’un désir décidé. Un passage du film a retenu mon attention.

On y voit une interview d’Ohad alors qu’il a une vingtaine d’années, où il explique ce qui l’a conduit à la danse. Il raconte qu’il avait un frère jumeau qui, dès la naissance, avait toujours montré une difficulté à entrer en lien avec les autres. Le sentiment de la vie chez ce frère ne semblait pas assuré. Leur grand-mère avait trouvé un moyen d’entrer en contact avec lui : elle dansait devant lui. L’enfant replié sur lui-même s’animait alors à ce spectacle. À la mort brutale de la grand-mère lorsque les jumeaux avaient cinq ans, l’enfant se replia encore plus. Ohad n’eut d’autre choix que de se mettre à son tour à danser pour son frère. Depuis, Ohad n’a jamais cessé de danser.

Un peu plus loin, Ohad revient sur cette explication : c’était une pure invention, jamais il n’a eu de frère jumeau, autiste ou pas. S’il avait inventé cela, c’était pour mieux faire entendre qu’au fond, rien ne peut expliquer pourquoi quelqu’un fait le choix de la danse. La cause est indicible. Ohad eut tout aussi bien pu inventer une autre histoire.

Pourtant, cette fiction serre un point de vérité : lorsque l’on voit les pièces de Ohad Naharin, on est frappé par l’insistance des gestes répétitifs qui ne sont pas sans évoquer les stéréotypies de certains sujets autistes. Les corps chutent, se tapent et sont repliés sur eux-mêmes. La gestuelle a quelque chose d’entêtant.

L’anecdote d’Ohad dit d’abord la mise en fonction du regard comme cause, donc objet, au centre de la création. Derrière la fiction pointe la « fixion »[3], avec ce x de l’objet électif, bout de réel qui ne cesse de tarauder le sujet. Le regard serait alors « le point-racine »[4] de la danse chez Ohad. Cette fiction dit aussi que la mise en jeu du regard concourt à un maintien en vie. Ohad chorégraphe nous anime, nous touche en un point indicible, il maintient le regard éveillé, il se l’accapare par une gestuelle fascinante d’être répétitive. Ces corps en scène se font regard qui nous captive : ils donnent à voir, nous ne sommes plus que vision. Par son art, Ohad récupère l’objet[5]. Parvenir par la danse à un tel nouage du corps et du regard est sa réussite.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 70.

[2] Heymann T., Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin (documentaire), sorti en France le 1er juin 2016.

[3] Lacan J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 483.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 342-343.

[5] Lacan J., Autres écrits, op. cit., p. 195.