Littérature
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le cécité de Borges et les yeux de l’amour, par Gustavo Freda
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La première strophe du Poème des dons de Borges, publié en 1960, dit :

« Que personne n’abaisse au niveau du reproche

Ou des larmes cette affirmation de la maîtrise

De Dieu, qui avec sa magnifique ironie

Me fit don, à la fois, des livres et de la nuit. »[1]

Les livres et la nuit ? Dieu lui aurait donné – au même moment – les livres et la nuit ? Les livres, Borges, les avait. Et la nuit ? Que veut dire nuit dans le quatrième vers ?

La réponse se trouve dans une conférence qu’il a donnée en 1977 et qui porte comme titre La Cécité. Dans cette conférence Borges parle de la cécité, de la cécité de quelques poètes mais surtout de la sienne. Il raconte qu’il est totalement aveugle d’un œil et partiellement de l’autre. Il honore la couleur jaune parce qu’elle ne lui a jamais été infidèle et qu’il peut encore la distinguer ; il rappelle que chez lui le crépuscule a été moins douloureux parce que progressif et que sa vue s’affaiblissant progressivement, il mourra définitivement aveugle comme ce fut le cas de son père et de sa grand-mère.

Courageux ; émouvant ; sincère !

Au milieu de cette conférence, il expliquera la cause – qui est le sens – du Poème de dons. Et là se trouve la réponse à la question du pourquoi : « Dieu m’a donné à la fois les livres et la nuit ? » Pourquoi ?

Parce qu’en 1955, au même moment que sa vision commence à décliner de façon conséquente et qu’il comprend qu’il ne pourra plus jamais lire, il est nommé… directeur de la Bibliothèque Nationale !

Lui qui s’était imaginé le paradis sous la forme d’une bibliothèque, lui qui désormais est le gardien de la bibliothèque universelle, lui possesseur de tous les livres… est dépossédé de la vue. La nuit, c’est le monde des ombres, la nuit, c’est la cécité, la nuit c’est l’absence de la lecture et de l’écriture.

Cependant, le poème commence par : « Que personne ne rabaisse aux larmes ou reproche. » Borges ne s’apitoie pas et, inspiré par la théosophie de Steiner qui soutenait que quand quelque chose conclut, une autre commence, il postule : « si je dois perdre le monde des apparences, je me dois de créer ce qui se passe du monde visible. » Et c’est ainsi qu’il se met, entouré de quelques jeunes élèves, à apprendre l’ancêtre de l’anglo-saxon : l’islandais. Comme il doit renoncer au monde sensible, il explore le monde auditif. Invention devant le réel !

Une donnée supplémentaire offre à cette conférence un plus de beauté.

On sait que l’islandais, il l’a appris avec et grâce à Maria Kodama, qui deviendra plus tard son épouse. Ce n’est donc pas exclusivement Steiner qui lui permet de démarrer une nouvelle vie. Si on visionne la conférence, on découvrira un détail dont la transcription éditée ne témoigne pas. Lorsque Borges entre pour prendre place à la tribune, c’est elle qui le conduit et c’est elle qui, après l’avoir aidé à s’assoir, accompagne sa main pour qu’il sache où se situe un verre d’eau. C’est elle aussi, une fois la conférence finie, qui vient le chercher sous une pluie d’applaudissements. Et là, l’écrivain, étonné par l’ovation qui l’acclame, étourdi, d’une voix tremblante et fatiguée demande : Qué pasa ? Qué pasa ? (Que se passe-t-il ?)

Puis elle arrive, pose la main du maître aveugle – déjà plus calme – sur son bras et, telle une Antigone conduisant Œdipe, le guide.

L’amour est aveugle, dit-on, sans savoir très bien ce qu’on dit, ni pourquoi on le dit.

Peut-être que l’amour est aveugle, ce qui peut vouloir dire que ce n’est qu’à travers les yeux de l’être aimé qu’on regarde le monde et qu’on essaye de le comprendre.


[1] Borges J.-L., Poème des dons (1960), Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, traduction par Bernès J.-P., Caillois R. et Ibarra N., Emecé Editores, Paris, Gallimard, 2010, p. 29. Version en espagnol : « Nadie rebaje a lágrima o reproche esta declaración de la maestría de Dios, que con magnífica ironía me dio a la vez los libros y la noche. »