Rome
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le petit bout de pellicule qui a pris la lumière, par Céline Menghi
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« On voit toujours mieux avec les yeux de l’autre. […] C’est l’avantage d’un millier d’yeux au lieu d’une seule paire, mais de ce millier, seul un très petit nombre effectue une opération mentale autonome, une recherche personnelle, une vision personnelle. […] Ce millier d’yeux n’est relié qu’à peu de cerveaux, à des intérêts limités, à un seul pouvoir ».

Ugo Mulas, un des grands de ce monde selon Rossana Rossanda, un lecteur de la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty, partage avec ce dernier une interrogation sur les phénomènes du monde perçu et des opérations dans lesquelles l’être humain est immergé.

À l’aube des années 70, peu avant de mourir – trop jeune – il aperçoit la prise de la photographie dans l’engrenage de la communication visuelle et la marchandisation qui l’aspire. Il interroge les affirmations des années 50 (qui sont le résultat exaspérant d’un certain journalisme développé autour des photos de Cartier-Bresson) dans lesquelles on soutenait que la photo doit opérer en priorité sur la fantaisie plutôt que sur la vérité.

Il partage l’idée de Bresson, dans Images à la sauvette[1] (1952) : « À travers nos appareils, nous acceptons la vie dans toute sa réalité », mais il pense aussi « qu’il [ne] faut pas approcher le sujet à pas de loup ». Il ne croit pas dans le « photographe toujours aux prises avec la recherche de la fugacité de l’instant ». Il croit dans la photo « non pas prise à la sauvette », mais celle dans laquelle « le moment le moins significatif peut être justement le plus exceptionnel ». Il croit dans le divin détail, dirions-nous, celui qui échappe et qui fait tache dans le spectacle du monde.

Ugo soutient que la tâche du photographe est d’abord de situer une réalité particulière, que l’appareil de prise de vue viendra ensuite enregistrer. Les Ready made de Duchamp (dont il a pris beaucoup de portraits) et les Objets de Man Ray – réalités matérialisées prenant vie dans une dimension autre, « sphère idéale détachée pour toujours du monde inerte des choses » – donnent forme à sa poétique. Pareilles réflexions l’amènent à l’objet dédié à Niépce[2].

« La pellicule qui n’a pas été utilisée, qui n’a pas été impressionnée mais seulement développée, dont il a fait l’épreuve, en vient à perdre toute valeur utilitaire ; elle inaugure alors une série de réactions qui se sont concrétisées de façon quasiment automatique dans la série que j’ai réunie sous le titre de Vérifications ».

Vérification n° 1 est dédié à Niépce.

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Ugo Mulas, Vérification n° 1, Hommage à Niépce.

 « Le noyau autour duquel l’invention de Niépce a pris corps […] devient le véritable protagoniste, il ne représente rien d’autre que lui-même. […] Une pellicule vierge développée ; le petit bout qui est resté en dehors du chargeur s’est trouvé exposé à la lumière indépendamment de ma volonté, parce qu’il s’agit du tout petit bout qui prend toujours la lumière au moment d’insérer la pellicule dans l’appareil : c’est un pur fait photographique. […] Un petit bout que l’on emploie jamais, qui ne vient jamais à la lumière, que l’on jette et qui pour autant est fondamental, c’est le point où finit une séquence photographique […] Cet hommage à Niépce représente trente-six occasions perdues, […] refusées, à une époque où, comme Robert Frank l’écrit par rapport au photojournalisme, l’air est infecté par une puanteur de photo ».

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Niépce , Le point du vue du Gras

Mulas inaugure ainsi l’« opération » d’écriture de la photographie, dont il « vérifie » les possibilités significatives, les caractéristiques techniques, les instants où se dessine la spécificité de son potentiel expressif. La photographie est une écriture qui exprime le monde parce qu’elle en fait partie, et dans laquelle l’identité du sujet/photographe, comme Niépce l’avait voulu, est responsable de sa propre intention, conscient que quelque chose lui préexiste et le met en condition de s’exprimer.

Sans le savoir, avec « le petit bout qui a pris la lumière », Mulas paraît isoler le regard comme « objet a de l’algèbre lacanienne […] manque central qui s’exprime dans le phénomène de la castration »[3]. La rupture du verre dans la dernière Vérification, portant le numéro 14, « pour Marcel Duchamp », semble bien l’évoquer.

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Ugo Mulas, Vérification n° 14, Pour Marcel Duchamp – Fin des vérifications


Traduit de l’italien par Serena Guttadauro-Landriscini, revue par Jean-François Lebrun.

[1] Cf. Cartier-Bresson H., Images à la sauvette, éditions Steidl, 2014.

[2] Cf. Mulas U., La photographie, Paris, Le point du jour, 2015.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973.