Scandale
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le scandale au XXIème siècle, par Susanne Hommel
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J’ai demandé à une jeune fille branchée, mini-jupe, talons compensés, jambes de danseuse : « C’est quoi un scandale pour toi ? » Elle répond, en se moquant de moi : « Enfin, il n’y a plus de scandale à notre époque. Tout est permis. »

Elle faisait référence aux mœurs, au mariage pour tous, aux images nues exposées de manière éhontée. Pour cette génération, le sens originel du mot scandale est effacé. Je le rappelle : le scandale est la pierre d’achoppement. Il est ce qui fait tomber dans le mal, ce qui fait trébucher.

Der Skandal en allemand consonne pour moi, par homophonie, avec Stachel, l’aiguillon. Der Stachel, c’est aussi der Dorn, l’épine, et die Dornenkrone, la couronne d’épines. Ce qui  d’abord fait mal physiquement. Nous trouvons der Stachel im Fleisch, der Dorn im Fleisch, dans les lettres de Paul aux Corinthiens. Dieu a chargé Satan d’enfoncer dans la chair de Paul une écharde, einen Stachel, einen Dorn, point pour le punir d’une faute qu’il aurait commise, mais pour qu’il ne s’enorgueillisse pas grâce à son élévation au troisième ciel. Il le détourne de la jouissance de l’orgueil.

Dans une lettre adressée aux Galates, Saint Paul écrit : « Je suis devenu votre ennemi en vous disant la vérité. Et, pour ne pas m’exalter, on a enfoncé dans ma chair einen Stachel pour me gifler, pour que je ne m’exalte pas. » D’où le sens de réveil : le scandale c’est aussi ce qui réveille. C’est un esclandre fait pour nous réveiller et pour réveiller les autres.

Il nous incombe de faire en sorte que la psychanalyse soit toujours un scandale.

Dans notre actualité, notre regard est sans cesse happé par des scandales qui ne connaissent plus d’arrêt. Ce rôle d’aiguillon, der Stachel, est rempli notamment par l’image choc. Ainsi en est il du petit Aylan, enfant syrien trouvé noyé et photographié sur une plage turque, alors que des centaines de milliers de refugiés errent en cherchant un lieu où vivre, et des milliers de noyés disparaissent dans la Méditerranée. Leur accumulation finit par émousser toute émotion.

Je viens d’entendre un homme parler à la radio. Il faisait partie d’une équipe qui a sauvé une centaine d’humains de la noyade. Il faut vraiment qu’un témoin de l’horreur nous parle. Lui qui a vu des humains noyés au fond de l’eau, couché sur le sable, réveille la scène. Ce tableau émeut, frappe, bouleverse encore. La série continue avec l’assassinat de quarante-neuf homosexuels en Floride. À Magnanville, dans les Yvelines, deux policiers sont tués sous le regard de leur fils de trois ans et demi. La multiplication d’attentats djihadistes dans le monde produit le même effet de saturation. Jusque-là, le scandale faisait irruption dans l’ordre établi. De nos jours, le scandale est devenu la norme, est devenu « normal ». Ce qui fait tache n’est plus scandaleux, c’est la norme.

« Sommes nous encore regardés dans le spectacle du monde » au sens du Séminaire XI ?

Quelle jouissance ces images provoquent-elles ? De l’exaltation ? De l’horreur ? Comment l’expérience analytique répond-elle à l’expérience d’horreur ?

Peut-elle encore faire trou dans la jouissance étalée sur le monde comme un drap ?