Arts
  • 31 octobre 2016
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Entretien avec Frédéric V.

Propos recueillis par Emmanuelle Chaminand Edelstein

« Ce qui me détermine foncièrement dans le visible, c’est le regard qui est au dehors. C’est par le regard que j’entre dans la lumière, et c’est du regard que j’en reçois l’effet. D’où il ressort que le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne, et par où, – vous me permettez de me servir d’un mot comme je le fais souvent, en le décomposant – je suis photo‑graphié. »[1]

Si je m’intéresse à la photographie de friches – c’est-à-dire de lieux, souvent d’anciens bâtiments industriels désaffectés, laissés à l’abandon – c’est qu’elle m’apparait très enseignante dans ce que l’artiste cherche à extraire, peut-être à transmettre, de ce que lui seul peut voir. La dimension transgressive (puisque ces lieux sont interdits d’accès) indique que la question du regard se joue aussi pour le corps propre du photographe dans une sorte de « être vu / ne pas être vu, en train de voir ». La pulsion scopique me semble centrale dans cette pratique artistique, du côté de l’œuvre : la photographie est généralement source d’émotions fortes pour celui qui regarde et pour l’artiste lui-même qui, par son art la photographie, voit ce qui ne doit et ne peut pas être vu. J’ai posé quelques questions à Frédéric V.[2], dont le travail photographique pourrait nous aider à défricher ces questions.

 Qu’est-ce que t’évoque cette question du « être vu » ou « ne pas être vu » en train de voir, côté photographe ?

Ce que l’on ressent lors d’une visite est exactement ce que tu décris dans ta question. On voit des choses que personne ne voit habituellement (les friches étant souvent fermées et interdites d’accès). Par ailleurs, nous pénétrons le plus discrètement possible dans les lieux abandonnés afin de ne pas être vu. On se retrouve avec plusieurs sensations en même temps lors de la visite (peur, excitation, fierté, calme).

Deep dreamS

Que peux-tu nous dire sur cette question du regard dans la photographie de friches ?

Beaucoup diront, à raison, que ce n’est pas l’appareil photo qui permet de prendre de bons clichés, mais le regard du photographe. Ceci est d’autant plus vrai dans la photographie de friches. Magnifier des lieux abandonnés impose de les regarder autrement.

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Lorsque tu arrives dans ces lieux, tout est noir. Cela modifie-t-il techniquement la pratique de la photographie ? Serais-tu d’accord pour dire que c’est le résultat de la photo avec le jeu de lumière qui rend vivants ces endroits laissés à l’abandon ?

Ces lieux, de par leur état d’abandon, ne sont pas forcément beaux à voir au départ. La lumière présente sur place et la capacité que l’on va avoir à la capter vont être des éléments primordiaux dans la réussite du cliché. Le meilleur moment de la journée pour prendre une photo est le matin. Le soleil levant apporte des teintes magnifiques sur les textures abîmées du site.

Dans le cas d’une friche plongée dans le noir, nous n’avons pas d’éclairage assez puissant pour faire apparaître le décor dans son intégralité. On utilise alors la technique du light painting. C’est-à-dire que l’appareil va prendre la photo pendant plusieurs minutes. On utilise ce temps pour se déplacer et « peindre » la pièce avec nos torches électriques. Le résultat final apparaîtra sur l’ordinateur.

Oui, on peut dire que cette lumière redonne une vie à ces lieux morts.

OverchargE

 Le photographe fait le choix de ce qu’il va photographier mais ce choix est toujours pris, il me semble, dans une dialectique plus complexe, de ce qu’il croit choisir en toute conscience et de ce qui le dépasse dans son acte qui se matérialise par un « clic ». Penses-tu qu’il y ait chez le photographe une part de non maîtrise dans son acte ?

Je ne saurais pas dire pour les autres. Pour ma part, le choix et mon comportement vis-à-vis des prises de vue ont évolué avec le temps. Au début, je voulais absolument tout photographier et sous tous les angles sans avoir une idée du résultat. En rentrant, je voulais publier au plus vite sur des forums le résultat de mes visites via de longues séries de photos. Aujourd’hui, je pense avoir une approche plus posée. Je prends très peu de photos, peut-être dix fois moins qu’avant. Avec le temps (ou l’expérience peut-être), on sait souvent ce qui va fonctionner ou non lors du déclenchement de l’appareil. Il m’arrive des fois de ne publier au final qu’une seule photo. Les autres clichés sont simplement gardés comme souvenir de la visite.

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Pour certains photographes, l’on voit que c’est la dimension transgressive qui prime, celle de forcer le passage de lieux interdits au public ; pour d’autres, l’on sent, dans le résultat créatif des photos, que ce terrain de l’inhabité, de l’abandonné, est inspirant : rendre beau ce qui ne l’est pas, ou plus. Qu’est-ce qui t’anime, toi dans la friche ?

Je vais avant tout regarder l’architecture du site. Je recherche les lignes qui vont appuyer la composition de mon cliché. J’aime travailler sur la symétrie. La prise de vue peut prendre pas mal de temps. Je vais beaucoup me déplacer et tâtonner à la recherche d’un cadrage qui me convient.

Est-ce que cette façon de photographier est propre à ces sites ?

Le travail sur la lumière est la base de la photographie. Celui sur les lignes est plus dédié à la photo d’architecture, dont on peut dire que l’exploration urbaine est une variante.

Pourquoi, d’après toi, les mouvements Urbex (exploration urbaine) prennent-ils de l’ampleur ?

En quelques années, l’exploration urbaine est passée du stade de mouvement underground à celui d’activité en vogue. Il y a plusieurs facteurs sans doute : il y a des personnes en manque de sensations fortes ou ayant une volonté de braver l’interdit. On a l’impression qu’aujourd’hui, les explorateurs urbains ne s’intéressent plus aux lieux qu’ils visitent. On a de plus en plus des collectionneurs de sites et de moins en moins de respect pour les lieux visités.

Même si ma démarche est avant tout photographique, je m’intéresse aussi à l’histoire du lieu visité. Parfois, on retrouve sur place plein de choses (documents, lettres, photos, vêtements, etc.). Je ne déplace rien, je ne prends rien. C’est une question d’éthique.

L’origine du mouvement a été initiée par un canadien, Jeff Chapman, dont le livre Access All Areas : a user’s guide to the art of urban exploration est une référence. Il a surtout dicté une ligne de conduite de cette activité : « Take only pictures, leave only footprints » (ne prenez que des photos, ne laissez que des traces de pas). J’ai peur qu’aujourd’hui, on en soit bien loin.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 98.

[2] Frédéric V. pratique la photographie amateur depuis vingt ans et explore les lieux désaffectés depuis 15 ans. Son travail est visible sur : https://www.flickr.com/photos/b0lid0/