Politique
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Politique du corps, par Juliette Parchliniak
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En juin dernier paraissait dans la revue Sciences et Avenir un article[1] informant d’une nouvelle invention en matière de traitement de l’obésité. L’agence américaine du médicament Food and Drug Administration a en effet autorisé la commercialisation d’un nouveau dispositif fabriqué par l’entreprise AspireBariatrics et nommé « AspireAssist ». Ce dernier consiste en l’implantation d’un robinet à même le corps du patient, via une opération chirurgicale, branché directement sur son estomac et permettant de vider trente pour cent de son contenu. Le dispositif est appelé robinet, cependant il ne s’agit pas ici de remplir mais au contraire de vider un surplus, soit de vidanger un estomac comme on ferait d’un évier.

À l’image des nouvelles techniques de procréation médicalement assistée par fécondation in vitro ou des implants technologiques sous-cutanés, les « puces RFID » (pour Radio Frequency Identification) – que chacun peut décider de se faire implanter lors des implant party, qui connaissent aux États-Unis et en Europe un succès grandissant et assurent un corps technologiquement connecté, permettant d’un mouvement du doigt ou du poignet l’ouverture de son lieu de travail, de son smartphone, d’effectuer des paiements ou encore de stocker des données médicales[2] – cette nouvelle technologie produit l’image d’un corps toujours plus machinisé. Le corps, au XXIème siècle, sera un corps 3.0. Un corps pouvant être traversé de part en part au moyen des nouvelles techniques d’imagerie médicale et réparable, voire transformable et « augmentable » à loisir. L’invention de l’imprimante 3D promet elle aussi des avancées dans ce sens en matière de médecine, avec la reproduction désormais possible de tissus humains, tels que la peau. Autrement dit, la reproduction n’en passe plus par la sexualité, mais par la science. La science et son œil absolu nous font ainsi la promesse d’une vie sans cesse plus chiffrable et quantifiable, et finalement un devenir cyborg. Elle oublie cependant qu’une dimension reste obscure et non traitable, le rapport du sujet à sa jouissance telle que la pense Lacan ; autrement dit, robinet ou non, rien n’est éclairci de ce qui pousse quelqu’un à manger jusqu’à risquer d’en mourir.

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À l’opposé de ce corps-machine promis par la science, pouvant être observé jusqu’en ses tréfonds, nous assistons à un retour en force du discours religieux, avec ses prescriptions concernant le corps, qu’il s’agit au contraire de contraindre, et surtout de cacher : faire oublier le corps et la dimension pulsionnelle qui l’habite par les moyens les plus coercitifs. Là-encore, haro sur le sexuel, la pulsion, l’opacité de la jouissance.

Ainsi à cette époque remuante, que l’on veuille voir jusqu’au globule, et bien plus loin, de quoi il en retourne concernant le vivant, ou au contraire qu’on ne veuille rien en savoir du tout et faire plutôt rideau sur la jouissance, on méconnait profondément ce qui nous fait humains, parlêtre disait Lacan, soit d’être habités par la langue et d’entretenir, en raison de ce parasitage par le signifiant qui nous fait homme ou femme, désirants et toujours insatisfaits, des rapports avec notre corps et avec ce qui l’anime et l’agite, qui ne se laissent pas aisément ni contraindre, ni du regard traverser.


[1] Cf. http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160622.OBS3150/obesite-un-robinet-pour-vider-son-estomac-apres-le-repas.html

[2] Cf. http://www.liberation.fr/ecrans/2015/06/15/technologies-implantees-comment-ca-se-puce_1330330