Arrêt sur images
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Regard sur Moondog, par Matthieu Cornillie
  • -

Louis Thomas Hardin, dit Moondog, a connu une trajectoire singulière : passant de sans-abri aveugle arpentant les trottoirs de New-York déguisé en viking, à l’un des compositeurs les plus reconnus de la musique contemporaine, il a dressé des ponts entre musique classique et jazz, depuis un retour aux formes musicales de la Renaissance. Comme l’indique Amaury Cornut dans la biographie récente qu’il lui consacre : « C’est à Hurley qu’à l’âge de seize ans, le lundi 4 juillet 1932, jour de l’indépendance [que] Louis Hardin perd la vue. Alors qu’il longe une ligne de chemin de fer, il aperçoit un drôle d’objet briller qu’il ramasse et qui lui explose au visage en un puissant flash blanc, car il s’agit d’un bâton de dynamite oublié sur la voie par des ouvriers. […] Suite à sa cécité, il entre dans une première grande phase de dépression et exprime un temps le souhait de mourir, ne supportant pas la pitié que ses proches manifestent à son égard. Mais à l’école pour aveugles, il se redécouvre et grâce à la musique il prend à nouveau goût à la vie. »[1] Ainsi, la musique qu’il commencera à écrire en braille depuis son entrée dans cette école pour aveugles l’année suivante, et qui l’accompagnera toute son existence, sera pour lui une solution sinthomatique là où, se sentant abandonné par Dieu, il perd sa foi. Il s’en explique dans une interview des années soixante-dix, où le passage du « Il » au « il » en témoigne : « J’ai pensé que si le Dieu auquel mon père adressait ses prières était bon, Il n’aurait pas laissé une telle chose arriver. Et que s’Il était tout puissant, mais qu’Il avait par mégarde regardé ailleurs à l’époque, Il m’aurait alors redonné la vue. Mais il n’en a pas été ainsi, et j’ai perdu ma foi. »[2]

Dans son Séminaire livre xi, Jacques Lacan distingue et oppose vision et regard. À partir de son exemple de la boîte de sardines, il localise le regard comme extérieur produisant un effet retour sur le sujet, ce qui constitue le tableau : « dans le champ scopique, le regard est au-dehors, je suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau. »[3] L’année précédente, il situait déjà dans cette même perspective le blanc de l’œil de l’aveugle comme exemplatif de ce qui me regarde comme sujet.[4]

En 1952, Moondog rencontre Mary Suzuko Whiteing qui lui donnera une fille ; leur relation durera huit ans. Suite à une période trouble entre eux, Suzuko y mettra fin subitement après qu’elle a surpris Louis touchant le corps de leur fille âgée de sept ans, en l’habillant. S’en suivra un procès, qualifié par l’auteur de sordide, où Louis plaidera coupable pour en être quitte. Le regard posé par Suzuko devant la cour, dressant le tableau d’un père abuseur, aura des conséquences puisqu’il sera condamné à cent un jours de prison. Louis expliquera plus tard qu’il n’en était rien et que la toucher était pour lui son seul moyen de voir sa fille. Il ne la reverra néanmoins que bien plus tard, à l’initiative de Suzuko.

Sans trancher sur cet événement, Cornut dresse un portrait nuancé de cet artiste hors norme dont il qualifie la personnalité de mégalomaniaque. Moondog ayant « trouvé » un code « aussi vieux que le son lui-même »[5] en provenance « d’une intelligence surhumaine »[6], il mettra en œuvre dans The Creation, une symphonie en un mouvement de mille mesures, nécessitant quatre chefs d’orchestre pour la diriger, œuvre composée pendant les trente dernières années de sa vie.

Illustration : Pochette de l’album «Moondog rare material»

Moondog at his regular post, NYC 1963

Moondog at his regular post, NYC 1963

Diane Arbus : Moondog at his regular post – NYC 1963


[1]     Cornut A., « Moondog », Le mot et le reste, 2014, p. 17.

[2]     Cf. Interview de 1970 pour Upstate magazine par Steve Knowlton, in Cornut A., « Moondog », op. cit., p. 17.

[3]     Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 98.

[4]     Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 293.

[5]     Cf. Interview de 1998  pour Vibrations magazine, in Cornut A., « Moondog », op. cit., p. 56-57.

[6]     Ibid.