Littérature
  • 31 octobre 2016
  • - Commentaires fermés sur Voir l’Invisible !, par Jessica Tible
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Dans la série « les hôtes invisibles de l’air »[1], le Horla[2] occupe une place séduisante pour Matuvu, terrifiante pour son héros. Sous la forme d’un journal intime inachevé, Maupassant raconte l’expérience d’un homme confronté à ce qu’il appelle le mystère de l’Invisible[3]. Tout commence en Normandie, non loin de Rouen, par une belle matinée de printemps. La paisible demeure familiale, qu’il habite en compagnie de quelques domestiques, possède un jardin donnant sur la Seine. Parmi les bateaux qui défilent, un trois-mâts brésilien d’une blancheur immaculée attire son œil : il a vu, ignorant à cet instant-là qu’il était d’abord regardé. Qu’elle est donc cette blancheur parfaite qui l’éblouit et l’angoisse ? Dès lors, se répand une fièvre et une détresse inexplicable : « On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux »[4]. Inquiétude incompréhensible et crises nocturnes l’étreignent alors jusqu’à en perdre la raison.

L’Invisible, qu’il en arrive à nommer Lui, est là, le regarde, se manifeste, se montre, le pénètre, le domine. La nuit, ce Lui se nourrit de la vie humaine aspirée d’entre les lèvres[5] et boit l’eau et le lait des carafes laissées sur la table[6]. Cet Invisible prend possession de son corps : « Quelqu’un possède mon âme et la gouverne ! Quelqu’un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi, rien qu’un spectateur esclave et terrifié de toutes les choses que j’accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas »[7]. À la manière dont l’hypnotiseur possède l’hypnotisé, une âme étrangère et inconnaissable, à laquelle il obéit plus qu’à lui-même[8], le parasite. Mais qui est-elle ? Un article scientifique lui fournit l’origine de son mal : une épidémie de folie sévit à Rio de Janeiro[9]. Désormais, il sait et l’entend crier son nom : le Horla ! Venu à bord du navire brésilien, Lui aussi, Le Horla, a vu la blancheur de la maison du bord de Seine. Et dans l’horreur, Lui se dévoile « dévorant »[10] le reflet de son image dans le miroir. Le temps d’une éclipse[11], il a vu l’Invisible ! Son semblable englouti, Lui le regarde.

Un double fantomatique apparaît comme l’incarnation du regard dans la réalité. Voir l’Invisible : effet boomerang de la non-extraction de l’objet a ? Par défaut, notre héros s’emploie à en planifier la capture : il fait venir un serrurier, poser des persiennes, une porte de fer, et attend. Lorsqu’enfin l’Être suprême se manifeste, il l’enferme puis incendie sa propre maison avant d’aller se cacher au fond du jardin. De là, il observe le spectacle d’un bûcher flamboyant où brûle, à présent, « l’Être nouveau, le nouveau maître, le Horla ! »[12]. En vain, puisque l’Être invisible devient plus « Redoutable »[13] que jamais et qu’il sait, désormais, que leurs destins sont irrémédiablement liés : « Non… non… sans aucun doute, sans aucun doute… il n’est pas mort… Alors… alors… il va donc falloir que je me tue, moi !… » [14]


[1] Cf. Hellebois Ph. « Les hôtes invisibles de l’air », Matuvu – le Journal des 46èmes Journées de l’ECF L’objet regard, éditorial du 8/09/2016 : https://www.lobjetregard.com/2016/09/08/edito-par-philippe-hellebois-2/

[2] Maupassant, G. « Le Horla », in Le Horla et autres récits fantastiques, Editions Poche, Paris, 2000.

[3] Ibid., p. 261.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 267.

[6] Ibid., p. 269.

[7] Ibid., p. 282.

[8] Ibid., p. 268.

[9] Ibid., p. 286.

[10] Ibid., p. 292.

[11] Ibid., p. 292.

[12] Ibid., p. 294.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 296.