Faire tache
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Ça me regarde, par Élise Clément
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Aux carrefours, à Niamey, de jeunes garçons, écuelles en fer à la main, se dirigent vers les voitures, avec une main posée sur leur épaule. C’est celle d’un vieillard, au visage profondément raviné, comme parfois les lits des rivières d’ici, qui surgit à son tour, aveugle – la mendicité des personnes âgées et handicapées est autorisée par le gouvernement. Ces tandems de circonstance provoquent parfois le don d’une pièce par les automobilistes : « L’aveugle y est sujet, de se savoir objet du regard »[1]. Le plus souvent, les voitures poursuivent leur route en ronronnant. Le vieil homme a-t-il senti mon regard d’abord indifférent au sien, sous lequel je suis quand il approche du pare-brise, sans que je ne l’aie bien sûr sollicité ? Le regard est en effet « la présence d’autrui » qui n’est ni la rencontre avec les yeux, ni même avec une silhouette – un bruit suffit. Le visage aveugle et stoïque du vieil homme me poursuit au-delà du virage.

Est-ce le regard qui se détache de la vision comme objet a, au dehors de moi, divisant le sujet « appendu à son fantasme », qui distille alors un malaise dans mes pensées, « ce regard qui me surprend, et me réduit à quelque honte, puisque c’est là le sentiment qu’il dessine comme le plus accentué »[2] ? La « présence d’autrui » par le regard participe du dispositif de la mendicité, et nous rappelle, comme nous le pointe Merleau-Ponty cité par Lacan, « que nous sommes des êtres regardés, dans le spectacle du monde »[3].

Qui fait tache ici en l’occurrence ? Le regardant « au vide de son regard » ou la regardée ? L’étrangère dans sa voiture ? Dans le « ça me regarde » répété, puisque la mendicité n’est pas l’apanage d’une capitale africaine mais le quotidien de bien des rues des villes du monde, le voile peut s’immiscer – que je ne voie pas ou préfère ne pas voir ? –, je suis regardée, je le sais, passe mon chemin, salue, souris, donne une pièce, vais faire la course demandée, et / ou m’interroge sur le que « faire » face aux nouveaux visages de la demande sociale contemporaine de l’un à l’un.

« C’est dire que le plan de la réciprocité du regard et du regardé est, plus que tout autre, propice, pour le sujet, à l’alibi »[4]. Cet alibi de l’instant n’en a pas moins cours chaque jour. Il se reporte en effet sur les prochains à venir qui ne manqueront pas de faire jaillir de la rencontre contingente de nouveaux regards, dans l’espace public aux fortes disparités sociales contiguës.

Ces regards exhibent avant tout ce qu’il n’y a pas, ce qui fait défaut et capture le sujet regardé. Face à ce manque si positivé l’angoisse peut alors étreindre ce dernier, consonnant avec l’impossible d’une réponse qui le satisfasse.

[1] Lacan J., « De nos antécédents », Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1966, p. 71.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1973, p. 79.

[3] Ibid., p. 71.

[4] Ibid., p. 74.