Littérature
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur D’un regard « torcheculatif », par François Leguil
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Torcheculatif… L’adjectif ne saurait choquer au pays de Gargantua et Pantagruel où, sous le signe du rire, de la dérision débridée et de l’ironie parodique généralisée, Rabelais s’adresse aux « beuveurs très illustres », comme aux « vérolez très précieux » pour servir en réalité la cause de l’intelligence, des savoirs, de la tolérance, du droit à la gaité de vivre. Dans une livraison récente de Lacan Quotidien, Pierre Stréliski le rappelle en reprenant les très riches heures d’un colloque tenu à Tours, à l’occasion duquel nos collègues de l’ACF Val de Loire-Bretagne se sont penchés sur l’œuvre de celui que Victor Hugo, rien de moins, nommait « prêtre du rire », « Homère bouffon » et « Eschyle de la mangeaille ».

C’était au seizième siècle. Accueillerait-on aujourd’hui avec une égale faveur – hormis l’excuse ou le prétexte d’un intérêt gourmé pour les « belles lettres » – que soit écrit le récit de nos mœurs et subjectivités contemporaines, combinées aux complications économiques, sociales et politiques de notre temps dans des pages où « l’extrême gaité se mêle à la plus grande impertinence, l’érudition à l’ordure »[1] ?

Il semble qu’il y ait des contrées où la chose est possible, attendue, célébrée. Des contrées peuplées d’un peu plus d’un milliard trois cents quatre vingt mille habitants. Comme on devine, il s’agit de la Chine, de la « Chine toute crue », précise Yu Hua en parlant de son « roman-maître », Brothers, dont l’immense succès immédiatement obtenu dans son pays a précédé l’énorme diffusion internationale qui a suivi (plus d’un million d’exemplaires ont été vendus dès sa parution entre les années 2005 et 2006)[2].

C’est un gros livre qui se dévore et se parcourt d’un seul élan, tant le mélange de truculences désopilantes, de tragique poignant, de sagacités psychologiques étonnantes, de délicatesses sentimentales rares, entrecoupées de morceaux de bravoure d’une grossièreté scatologique inouïe et de paillardise confondante, tant ce mélange captive et enseigne.

Deux enfants devenus frères par la recomposition du couple des parents traversent le dernier tiers du vingtième siècle et le début du nôtre, endurent les épreuves de l’odyssée de leurs concitoyens affrontés en moins de cinquante ans à une somme de changements supérieure à celle que le reste du monde a connue en deux ou trois siècles. Il vaut de donner la parole à l’éditeur, Actes Sud : « Enfants de la Révolution culturelle, ils atteignent l’âge adulte au moment où la Chine entre dans l’ère tumultueuse des “réformes” et de “l’ouverture”. La solidarité, cimentée par les épreuves qui les unissaient jusqu’alors, se fissure et leurs chemins pour un temps se séparent : tandis que Song Gang, l’“intellectuel” doux et loyal, est rapidement dépassé par son époque, Li Guangtou, le “brigand”, tirera le meilleur parti des bouleversements sociaux et économiques en cours. A travers ce couple de “faux” frères, c’est près d’un demi siècle d’histoire chinoise qui défile sous nos yeux, des années 1960 et 1970, marquées par la répression morale et les atrocités politiques, à l’époque contemporaine, où les énergies individuelles se libèrent dans un désordre épique. »

Pourquoi en parler ici ? Parce que de façon exquise – « exquis », au cinquième sens d’Émile Littré, médecin de son état : « exquis », se dit d’une fièvre, d’une douleur, d’une pathologie dont les accès sont parfaitement réguliers et dans leur localisation, et dans leur survenue – les innombrables aventures et péripéties, qui scandent le trajet qu’est la vie des deux petits héros, tourne autour d’une structure centrale, inaugurale, celle d’un regard dans une mise en scène répétitivement évoquée ; celle d’un regard, de son surgissement, de sa perte, de son vide surtout, dans une scène dont les effets se démultiplient à loisir, répartissant les enjeux, ordonnant les hiérarchies, modifiant sans discontinuer les semblants du lien social.

Cette scène et ce qui la structure, on ne la contera pas maintenant, tant il est hors de doute que seul le talent considérable de Yu Hua permet de n’en pas refuser la crudité sans fond. Ce regard qui n’a rien vu, objet perdu avant même de donner à voir par la parole ce qui rend désirable les choses du sexe, ce long roman le met en scène, le laisse en coulisse, le reprend, le transforme, pour montrer ce qu’il change et répète à la fois dans une tourmente sociale et politique d’une ampleur que cette petite communauté n’a jamais connue. Ce regard que Yu Hua invente tel un objet dont on parle et qui fait parler, rêver, fantasmer, est l’objet d’une pulsion scopique liée à une analité dont on imagine aisément que, dans notre sensibilité policée, chacun exigerait de l’auteur qu’il la soumette à l’autocensure de son « bon goût ». Mais, n’est-ce pas Jacques Lacan qui, au début d’une dernière leçon de son Séminaire consacré à l’angoisse, à la recherche d’une conception qui sache rendre compte (« contre » celle, stadiste, de Karl Abraham) d’une « constitution circulaire de l’objet », évoque « la connexion du stade anal et de la scoptophilie [qui] a été dés longtemps dénotée »[3] ?

Dès le début de ce gros livre, puis tout au long de ses neuf cent cinquante pages, sans jamais que l’intérêt ne fléchisse, la scénarisation inaugurale de l’objet regard (regard de l’œil d’un sujet qui plastronne parce qu’il n’a rien vu et donne mensongèrement à croire qu’il a tout contemplé) offre à chaque péripétie une redoutable radiographie du rapport de chacun à ses jouissances, à sa morale, à ses amours. Une focale variable opère en son nom, en articulant le particulier des existences aux évènements colossaux qui agitent la ville et ses habitants.

De l’éclat de rire à la montée des larmes, du détachement joyeux à l’implication solidaire, le lecteur prend la mesure des moyens qui sont encore ceux de la fiction littéraire lorsqu’un romancier sait faire des vies racontées un exemple de ce que Freud nommait : Triebschicksal, destin de la pulsion. Destin, mais aussi bien : fatalité.

[1] Voltaire et V. Hugo, cités dans : Rabelais, Madeleine Lazard, Paris, Hachette, Pluriel, 2002, p. 8 & 9 (première édition : Rabelais L’humaniste,1993).

[2] Hua Y.,  Brothers, Paris, Actes Sud, Collection Babel, 2008-2013.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 341-342.