Montreal
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Entre multiplicité et pudeur, par Mercedes Rouault
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C’est depuis ma place singulière, forgée dans la culture « latine » – le Venezuela et la France –, et toute nouvelle habitante de Montréal, que je me prête à l’exercice de penser la question du regard dans cette ville.

En arrivant de Paris, les premiers regards curieux se lancent et se faufilent partout dans la ville, animés par le désir de découvrir, d’appréhender, de retrouver des signes et des figures connues, mais aussi dans la quête de regards qui nous reconnaissent.

Rapidement, on s’aperçoit que les regards ne se croisent pas de la manière habituelle, les jeux de séduction ne fonctionnent pas pareil, les regards n’ont pas le même effet… on ne nous regarde presque pas ! On s’interroge tout de suite : est-ce mon corps qui n’attrape pas l’attention des autres ? Est-ce de l’indifférence ? Est-ce si différent ?

On commence alors à découvrir de nouveaux codes, le regard circule autrement, il est discret, on constate qu’il y a beaucoup de pudeur dans tous les domaines. Par exemple, les médecins demandent rarement à ce que le patient enlève une couche de vêtements, l’exploration physique se fait à travers le tissu. Les flatteries ne sont pas courantes. Le regard est tempéré.

En même temps, on assiste à une monstration plus facile et fréquente de styles et modes peu conventionnels, assez libérés des lignes directrices de la mode ou des exigences sociales. La diversité culturelle s’affiche sans contrainte. La tolérance et l’ouverture à la particularité de l’autre sont l’autre face de ce regard tempéré et pudique.

Dans cette dialectique du regard, il se joue pour moi un basculement entre, d’une part le regard de l’Autre, qu’il s’agit d’obtenir et qui s’inscrit du côté de la vitalité du désir, mais qui « laisse le sujet dans l’ignorance de ce qu’il a au-delà de l’apparence »[1] et, d’autre part, l’objet regard en tant qu’absent, qui ouvre une fissure à l’angoisse et éventuellement au vide créateur. C’est ainsi que le plus particulier, le plus intime, débarrassé du poids de l’idéal, émerge.

La multiplicité des regards de différentes cultures qui se mélangent et s’entrecroisent à Montréal, ajoutée à la pudeur propre à la culture locale, font que l’Autre du regard me semble moins puissant, répondant moins à un idéal unique et universalisant.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 89.