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  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Just the self, par Laura Petrosino
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« My advice to you is not to enquire into why or whether but just enjoy your ice cream while it’s on your plate »[1]. Tel est le conseil de Shirley, interprétée par Stephanie Cumming dans Shirley : Visions of reality. C’est le « just », quelque peu intraduisible, que nous retiendrons surtout du conseil de Shirley. Ce mot anglais, le just du célèbre « just do it », qui dit si bien un trait de notre civilisation.

À l’époque du just donc, nous voudrions oser réfléchir sur ce qui est pour nous un phénomène : le « phénomène selfie ». Selfie, c’est le néologisme anglais qui se réfère à l’autoportrait numérique fait par le détenteur de l’appareil, l’autophoto – une de figures de plus de « l’auto » contemporain. Immédiats, rapides, ils sont partout. Il y a ceux, comme Noah Kalina qui en prennent une tous les jours[2].

Allons faire un tour dans l’histoire qui, tout en nous éloignant du just, nous permettra de faire une hypothèse sur ce que le selfie a de nouveau.

Ce que nous appelons aujourd’hui autoportrait – c’est-à-dire le sous-genre du portrait qui prend le moi comme modèle – est une invention très tardive qui date de la fin du XVe siècle. Même si après Dürer (1471-1528), le fait qu’un peintre choisisse comme thème d’un tableau sa propre personne n’est plus une nouveauté, ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’il y a une rupture : le passage de l’autoportrait à la représentation d’un autoportrait. L’œuvre d’Annibale Carracci (1604) en témoigne en montrant non pas seulement son autoportrait sur la toile, mais plutôt la représentation de celui-ci sous la forme du tableau dans le tableau.

Rembrandt (1626-1628), pour sa part, se montre dans son tableau en train de peindre avec Le peintre dans l’atelier. Il a fait quelques pas en arrière de sa toile comme les peintres font d’habitude pour pouvoir prendre de la distance et voir leur œuvre comme le fera à l’avenir le spectateur.

D’autres peintres comme Vermeer dans L’atelier du peintre (1665) et Joos Van Craesbeeck dans Scène d’atelier (1630) proposent une alternative qui introduit un tour de plus. Ils ne prendront pas seulement comme modèle le peintre en train de peindre, mais toute la scène picturale où le peintre se présente de dos au spectateur.

Si Rembrandt fait dire à sa peinture : Moi, dans mon atelier, je me vois en train de peindre, Veermer et Craesbeeck, en revanche, semblent vouloir dire : Je me vois en train de peindre comme si c’était un autre qui peignait.

Rembrandt, Vermeer et Van Craesbeeck, même s’ils ne s’introduisent pas dans la représentation par le biais du reflet comme le font Pieter Claesz dans Vanitas (1630) et Nicolas Maes dans Le tambour (1655), impliquent désormais le miroir au sens où ce qu’ils montrent dans ces tableaux, c’est le double de la réalité qui se trouve en deçà du cadre.

Ainsi, toutes ces œuvres supposent une structure de quatre éléments : la toile, le peintre, le miroir et le spectateur. Nous faisons l’hypothèse que dans le selfie, il n’y en aurait plus que trois (la toile et le miroir ne faisant qu’un sous les espèces de l’appareil) : le self (just le self), l’appareil et le spectateur. Le progrès technique entraîne donc un effet de perte : ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre ! Lacan rajoute même avec son incomparable ironie : « Comme on ne sait pas ce qu’on a perdu, on croit qu’on a gagné »[3].

 

[1] « Le conseil que j’ai à te donner, c’est de ne pas te poser la question du pourquoi ou du si, mais de simplement profiter de ta glace lorsqu’elle est dans ton assiette ».

[2] http://noahkalina.com/36/44#1

[3] « En tout cas, […] il n’y a pas de progrès. Ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. Comme on ne sait pas ce qu’on a perdu, on croit qu’on a gagné. », Lacan J. « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n°6-7, Paris, Seuil, 1976, p. 37.