Théâtre
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur La prolifération des images, par Jungweon Mok
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Selon Romeo Castellucci, metteur en scène italien connu pour ses dispositifs scéniques singuliers, notre société souffre de la prolifération des images. Pour lui, nous ressemblons au peuple d’Israël errant dans le désert, où « rien n’a été fondé, tout est vain, confus », où l’on ressent chaque fois « le besoin d’un autre buisson ardent ou d’un autre veau d’or qui donne l’impulsion de prendre un nouveau chemin »[1], d’où le déferlement d’images qui servent de points d’appui éphémères dans le monde dévasté. Mettant en scène l’opéra de Schönberg, Moses und Aron (2015), Castellucci offre « un nouveau désert pour envisager notre rapport trouble avec les images de cette époque, où regarder signifie s’agenouiller devant quelque chose »[2]. Son théâtre vise donc à permettre aux spectateurs de refuser d’absorber des images et d’être séduit sans esprit critique. Il tente de fournir une nouvelle image, un nouveau désert à regarder au sens strict du terme. Ici, regarder ne signifie plus s’agenouiller, mais faire un choix responsable, percer un nouveau chemin dans le désert. Comme le suggère l’opéra de Schönberg, « le cœur du problème est maintenant celui qui voit, comment il voit et, surtout, ce qu’il voit. Le sens de l’être, le temps présent de la vision au moment où celle-ci se produit se trouvent dans le regard »[3].

Afin de faire des spectateurs des êtres regardant, le théâtre de Castellucci n’hésite pas à se rendre désagréable et scandaleux : « La nature profonde de l’art est l’hérésie. […] C’est cela le scandale de l’art – skandalon au sens grec – si on marche sur une route, qu’il y a une pierre, un obstacle et qu’on perd l’équilibre pendant un instant. C’est cela le skandalon. Quelque chose qui oblige à changer de parcours »[4]. Il s’agit donc de faire trébucher les spectateurs sur des obstacles qui bouleversent leur regard. Selon Castellucci, on ne va pas au théâtre « pour reconnaître des choses qu’on connaît déjà », mais pour « se plonger dans une dimension inconnue »[5]. Devant des images inconnues, on construit le parcours du regard. Ici, les images ne se trouvent pas fixées, fermées et équilibrées, mais brutales, matérielles. Castellucci semble préférer la désignation du théâtre de la matière à celle du théâtre d’images[6]. Faire regarder des images bouleversantes équivaut à faire toucher et subir de la matière.

Prenons l’exemple de The Four Seasons Restaurant (2012), inspiré par l’acte de Mark Rothko de choisir le rien, de laisser le vide. Un restaurant newyorkais, The Four Seasons, avait commandé à Rothko un tableau mural. Or, après l’avoir terminé, le peintre a décidé de le détacher et de laisser le mur blanc. Castellucci lit cet acte comme une résistance légendaire contre la « boulimie hystérique »[7] au milieu de la prolifération des images. Et il dispose des matières subversives sur la scène, en impliquant l’acte de Rothko : le bruit assourdissant du trou noir dans l’univers résonne, faisant vibrer la salle obscure ; des dames entrent et se coupent la langue avec des ciseaux ; un grand chien entre et mange les langues dispersées par terre ; les dames font des gestes exagérés en récitant La Mort d’Empédocle d’Hölderlin ; elles se réunissent en faisant un grand bloc de corps et y créent un petit trou ; un corps en sort par la tête, en se glissant par la fente, et tombe par terre ; les autres en ôtent le vêtement ; ce rituel de naissance se répète jusqu’au moment où il reste un dernier corps qui se donne naissance et naît ; tous les nouveau-nés quittent la scène, tour à tour ; un voile de soie bleu effleure le corps rigide d’un cheval, sur la scène vide ; derrière un voile transparent, s’envolent des cendres noires avec le bruit fracassant ; au-delà des cendres, sur le mur, flotte un visage géant d’une femme avec les yeux fermés, en noir et blanc ; les corps nus des femmes errent devant le visage, en silence.

Les spectateurs regardent des dispositifs matériels sur scène ; ils le font avec leur corps, car regarder signifie sentir : « Le théâtre a besoin d’un corps, qui est le filtre capable de former les choses, c’est le corps complexe, complexe, de spectateurs »[8]. En fait, pour Castellucci, le théâtre est l’établissement d’un monde « qui échappe à la réalité », « là où il y a d’autres lois physiques »[9]. Le regard des spectateurs y erre avec le corps complexe et le vécu particuliers de chacun. Il s’agit vraiment d’une errance, car Castellucci souhaite que les spectateurs ne se contentent pas des images représentées mais qu’ils soient à la recherche douloureuse d’une image manquante. Car regarder veut dire aussi être au plus près de l’invisible, écouter le véritable son du trou noir qui est en fait inaudible. Ce qui est intéressant est qu’en essayant d’attraper le manque par le regard, les spectateurs ont tendance à regarder leur propre manque qui était jusque-là invisible dans le monde plein d’images futiles : « On regarde le regard. On regarde nous-même en train de regarder »[10]. Ce processus est naturel, car c’est le corps complexe des spectateurs qui regarde, et le corps, selon Merleau-Ponty, est « à la fois voyant et visible. […] Il se voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même»[11]. Les spectacles de Castellucci s’appuient sur ce regard corporel qui nous fait enfin être regardés, interpellés par nos propres images manquantes.

« Jusqu’à quel point une image manquante devient-elle une expérience, et non quelque chose qu’il faudrait voir ? Jusqu’à quel point une absence devient-elle lieu de révélation ? C’est l’image qui fait tourner l’axe d’une rencontre impossible : la rencontre avec nous-mêmes, non plus à travers le miroir d’une représentation, mais à travers l’image scintillante d’un désert intérieur encore capable de nous inciter à nous interroger sur ce que signifie être une personne »[12].

[1] Castellucci R., « Dans le désert », Programme de Moses und Aron, Opéra national de Paris, 2014, p. 45.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Castellucci R., Conversation avec Ch. Tilmann du Berliner Festspiele, Dossier de presse de The Four Seasons Restaurant, Théâtre de la Ville, Paris, 2012, p. 6.

[5] Castellucci R., Radio Lab – Natura e Origine della mente, Théâtre de Gennevilliers, 2016. https://soundcloud.com/theatre2gennevilliers/radio-lab-romeo-castellucci-ethica-natura-e-origine-della-mente

[6] Castellucci R., « Romeo Castellucci : Le théâtre d’images ? », entretien, Le Point, 2015. http://www.lepoint.fr/video/romeo-castellucci-le-theatre-d-images-15-07-2015-1947255_738.php

[7] Castellucci R., Conversation avec Ch. Tilmann, op. cit., p. 5.

[8] Castellucci R., Radio Lab – Natura e Origine della mente, op. cit.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Merleau-Ponty M., L’œil et l’esprit, Paris, Gallimard, 1964, p. 18-19.

[12] Castellucci R., « Dans le désert », op. cit., p. 45.