Politique
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’Escamoteur escamoté, par Catherine Stef
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« Ce qu’on voudrait, c’est que l’escamotage qui a lieu, et qui est l’œuvre d’art, n’ait pas besoin de gobelets. Vous n’avez qu’à regarder ça dans un tableau de Jérôme Bosch[1]. C’était un artiste très au-dessus de ça, il ne dissimule pas comment ça se fait, la captivation des badauds. »[2]

Comment se fait l’escamotage aujourd’hui, comment se fait la captivation des badauds ?

On invoque les réseaux sociaux, nouvelle servitude volontaire, transformée par l’injonction du bonheur pour tous, qui produisent surtout un escamotage du temps de la chronologie. Il ne reste que le temps logique, que des instants de voir qui surgissent d’un sommeil généralisé. L’uniforme indiffère. Et fait taire. Rend aveugle et sourd. C’est par éclats soudains, par fracas intempestifs, qu’au-delà de ce qui se voit, quelque chose fait irruption, fait signe, fait tache, une ombre, un trou, qui interpelle, appelle, regarde chaque somnolent sur sa console, sur son écran.

La norme voudrait faire disparaître le réel, qui dérange. S’agit-il surtout de le masquer, de le voiler, ou au contraire de le rendre visible, hyper visible ? Pour Gérard Wajcman[3], voir est une arme du pouvoir, et nous sommes entrés dans la civilisation du regard. La politique du regard à l’œuvre est désormais calquée sur la pulsion de voir, insatiable, qui imprègne l’air du temps, captive le badaud, et se réalise dans le discours de la science : pouvoir de Tout Voir.

Alors que le rapport imaginaire de l’homme au monde est succession de mirages, baigné d’illusions, et ne fait au bout du conte, que dé-se-voir, la technologie, elle, offre de réaliser le rêve fou de tout voir, autre nom de l’aveuglement.

Mais, échec et mat, le réel surgit, c’est sa vocation, et troue la surface : qu’on le veuille ou pas, tôt ou tard, ça se décille, et ça nous regarde. Pas d’équivoque avec l’instant de voir : ce qui est vu est su, et aussitôt se creuse un manque à dire. À partir de là, l’onde de choc se répercute, écho dans le corps du fait qu’il y a l’instant de voir : trauma. « Le rapport de l’homme à un monde sien n’a jamais été qu’une simagrée au service du discours du maître. Il n’y a de monde comme sien que celui que le maître fait marcher au doigt et à l’œil. »[4]

L’illusionniste ne dit pas ce qu’il fait et fait ce qu’il ne dit pas. Il joue avec les apparences et excelle à détourner l’attention du public de l’essentiel. Il est, dans le registre du spectacle, l’équivalent du bonimenteur et du charlatan dans le registre du commerce… C’est une pratique aussi ancienne que les échanges entre les hommes… Le tableau de Jérôme Bosch, L’Escamoteur, également nommé Le Tricheur, Le Jongleur ou Le Charlatan, donne à voir une réelle escroquerie : un bateleur de foire attire les chalands avec une manipulation de noix de muscade et de godets[5].

La psychanalyse permet de se savoir captif de ce discours. Elle révèle la dimension du piège à regards, et pose pour chacun un tu peux savoir, sans garantie a priori, mais qui permet, au terme de l’expérience, de voir ce dont il s’agit.

[1] Bosch J., L’Escamoteur, Huile sur toile, 1475-1505.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 223.

[3] Wajcman G., L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, op. cit.

[5] Extrait du blog www.philophil.com