Edito
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’instant de voir, par Philippe Hellebois
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Il y a, selon Lacan, voir et voir. Voir peut faire parler, c’est la conjoncture la mieux connue depuis qu’il nous a enseigné le temps logique : voir y précède comprendre et conclure pour constituer la succession logique du progrès de la parole dans une analyse. Voir peut aussi faire regarder, ce que Lacan appelle aussi le donner-à-voir, et qui est très différent. Le voir n’est plus à la même place : il n’inaugure plus un mouvement, mais au contraire l’arrête.[1] Ne faut-il pas que le peintre finisse pour que le tableau devienne visible, la course du pinceau de Matisse ou de Picasso sur la toile, pour évoquer ceux qu’une caméra ait suivi, ne laissant voir qu’un tourbillon énigmatique ? Dirait-on alors que l’œil se nourrit de la mort du peintre, du moins jusqu’à ce qu’il renaisse en commençant un nouveau tableau ?

Le peintre est tellement inféodé à l’œil regardant son pinceau que Lacan qualifie le mouvement de celui-ci de geste et non pas d’acte. Le geste est commandé, déterminé, parfois même codifié tandis que l’acte est séparateur. Il considère même que toute action représentée dans un tableau apparaît comme une scène de bataille, c’est-à-dire théâtrale, nécessairement faite pour le geste. La guerre ressortit ainsi à l’ordre du geste théâtral, et il vaudrait mieux, note-t-il encore, que cela dure.[2]

Autrement dit le sujet est beaucoup moins bien loti dans le champ scopique que dans celui de la parole, l’Œil qui regarde étant bien plus vorace que l’Autre qui parle. Le sujet est mortifié, figé, voire téléguidé dans le premier alors qu’il n’est qu’indéterminé dans le second, l’instant de voir ne lui indiquant rien de précis. Lacan illustre ce qu’il appelle l’appétit de l’œil de la croyance populaire au mauvais œil qui arrête le mouvement et tue la vie. Celle-ci prévoit dans les aires où elle s’exerce, de nombreuses antidotes – amulettes, cornes de taureau, de béliers, etc. – constituant autant d’espèces de contre-œil qui se ramènent tout simplement, constate Lacan, au phallus. Le même mot latin, le fascinum, désigne du reste les deux choses, le mal et son remède.

Alexandre Dumas s’en amuse dans un chapitre du récit de voyage à Naples, Le Corricolo, en narrant les vicissitudes de la jalousie de Junon la stérile envers la fertilité de Vénus. Guettant l’accouchement de sa rivale pour faire un sort malheureux au bambin, elle resta stupéfaite devant le nouveau-né qui n’était autre que Priape ! C’est drôle et fort sérieux : l’exhibitionnisme n’est pas seulement provocateur, mais aussi, dans d’autres conjonctures cliniques, apotropaïque. Il y a Matuvu et Matuvu !

[1] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil 1973, p. 104-105, 107-108.

[2] Ibid., p. 107 ; voir aussi Depelsenaire, Y., L’envers du décor ou l’art de la guerre toujours recommencée, Nantes, Ed. Cécile Defaut, 2013.