Scandale
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Quand l’objet surgit sous l’image, par René Fiori
  • -

C’est à la page 189 du roman de Kimberly Mc Creight[1] qu’arrive enfin le perspicace et pénétrant inspecteur Lew. Mais l’affaire est déjà bien entamée. Une sale affaire. Et la langue n’en est pas moins de la partie ! Pour sûr, ce roman va vous rendre vénère ! Quel en est le héros ? Kate, la mère. Le titre du livre ? Amelia, prénom de sa fille. Plus précisément, en langue originale : Reconstructing Amelia. Une reconstitution dont le point de départ est l’ignorance de la mère quant aux agissements de sa fille adolescente. Un jour, Kate est appelée. Amelia a sauté du toit du collège. Pourtant, leur relation ne manquait pas de dialogue et Amelia paraissait si gaie. Meurtre, suicide, ou accident ?

Laborieusement, dans la souffrance, Kate reconstitue ce puzzle dont les pièces lui étaient restées inconnues. Fragments de son investigation qui s’assemblent dans le même temps où, via le montage alternatif des chapitres, nous assistons à la lente et irréversible dégradation de l’image de sa fille dans le miroir du virtuel, aboutissant à un fatal sentiment de dédoublement : « J’ai l’impression d’avoir glissé hors de mon corps. Comme si je me tenais à côté de moi-même, en train de secouer la tête. », réalise-t-elle. Amelia est alors, là, absolument comme parlée par l’Autre, dessaisie, dépossédée d’elle-même. Lew et Kate mènent l’enquête. La puissance du roman réside dans son implacable déroulement diaphragmatique. Et la conclusion de l’intrigue nous glisse entre les doigts jusqu’à sa butée sur l’invraisemblable. « Tout est donné au départ et les courbes n’ont plus qu’à s’abattre les unes sur les autres comme elles peuvent »[2], dit Lacan de la tragédie.

La focale est très précisément pointée : le désir de la mère, versus le désir d’enfant de la mère. Un désir d’enfant affadi, anémié, asthénique, bref débile. « J’ai fait huit tests en tout […] Une part de moi […] se disait que le numéro neuf serait le bon. Mais non. Le médecin m’a dirigée vers un gynéco. Le gynéco a confirmé la « grossesse » à l’aide d’une écho ». Comment les cartes ont-elles ensuite été battues ?

En route donc pour un voyage à travers la génération 3.0 !

Amelia vient d’être raccordée à un réseau. Au réseau du Grace hall College de Brooklyn à la réputation immaculée, où fleurissent les clubs de jeunes au nombre desquels se compte le Magpies. Qu’est ce que le Magpies ? Une vingtaine de filles, les maggies, « mignonnes, bien fringuées avec un bon réseau ». Le Magpies ? C’est-à-dire « les pies : ces beaux oiseaux cruels réputés pour arracher les yeux des gens à coups de bec ». C’est la belle et populaire Dylan Crosby qui l’y a connecté. Amelia bascule dans l’amour hypnoïde pour Dylan. Ce sera le prélude à l’inexorable glissement vers l’objet. D’abord comme objet du regard de l’Autre, objet de mise à l’épreuve ensuite à travers les SMS : « NUMERO MASQUE. 2mains, ni culotte, ni soutif les novices, on checkera. Et mettez 1 jupe. RV même heure, même endroit ». Dans le même temps, Amelia, à son insu et pour le pire, se désaccorde de l’amour maternel.

Voici la haine de l’Autre qui prend le relais et à laquelle elle doit s’affronter, haine répercutée dans la fragmentation de son corps en autant de shoots de Ian, photographe et petit ami de sa meilleure amie Sylvia qui l’a piégée, puis dans la cinétique capiteuse de la vidéo de Zadie, sa pire ennemie. Les portables font jaillir et saillir les images puis la vidéo d’Amelia dénudée, diffusées sur le Net. Amelia est désormais épinglée, pour et par son amour saphiste.

Amelia s’appauvrit, se réduit dans son image et dans son être devant ce surmoi ubiquiste, inflexible, à la méchanceté intraitable. « Déjà, sans [que le sujet] le sache, sa volonté est traversée et accaparée par l’Autre, installé au plus intime de lui-même. »[3] Ces scènes virtuelles se manifestent comme autant de scènes sacrificielles produites par ces dispositifs technologiques qui ici déclinent, dupliquent, enrichissent le dispositif sadien. À l’instant de sa chute mortelle, Amelia apercevra son image réelle, celle qu’elle n’aurait jamais du voir, son image comme objet. Elle la verra dans le regard terrifié de Sylvia, sa meilleure amie qu’elle fixe dans les yeux alors qu’elle bascule dans le vide.

 

[1] Mc Creight K., Amelia, Paris, Ed du Cherche Midi, 2015, traduit par Elodie Leplat.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, p. 316.

[3] Lacan J., « Kant avec Sade », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 771.