Arts
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un certain regard, par Francisco-Hugo Freda
  • -

 

Un moment

Il me dit : « Il faut que t’achètes Histoires d’œils[1]. »

Il insiste : « il faut que tu lises Histoires d’œils », me dit Luis Solano.

Quelques jours après, au téléphone, je m’exclame : « j’ai adoré ».

Philippe Costamagna nous apprend que l’œil fait des découvertes – du moins, le sien. Le rayon lumineux fait des ongles du Christ signature pour l’œil. Philippe profère : « C’est un Bronzino ». Un tableau, perdu de vue pendant des siècles, a retrouvé dans le catalogue florentin sa place grâce à l’ongle illuminé par un rayon de soleil qui regarde Philippe et son ami Carlo.

Il y a des professionnels de l’œil, comme il y a des professionnels de l’inconscient. L’on peut se dire à leur sujet qu’ils « ont l’œil », au point que l’authenticité d’un tableau en dépend. Ils ont l’œil. Cependant, sans le savoir, l’œil ne voit rien. Même s’ils font carrière – la carrière de l’œil –, l’œil garde un secret que le savoir ne peut dévoiler, au point même que ce métier peut disparaître. Philippe Costamagna nous raconte aussi des histoires d’œil, ou mieux dit, comme il intitule son chapitre onze, « les nombreuses vies de l’œil ». Mais qu’est-ce que ça veut dire, « la vie de l’œil » ? Pour y répondre, il faut chercher à l’intérieur de l’ongle de Bronzino quelque chose qui réveille l’œil de Philippe. L’œil se réveille quand il est regardé.

Une scène

Il a vu mourir une femme écrasée par un omnibus. Il cherchait ses yeux : il voulait les voir parce qu’il imaginait que de ce seul fait, ce qui était un cadavre reprendrait la vie. De ne pas les avoir vus, il en déduit qu’elle était morte. S’il avait été regardé par les yeux de cette femme, il aurait conclu qu’il lui avait redonné la vie.

La vie et la mort se trouvent dans le centre froid de tout regard. La vie que l’œil veut rencontrer présentifie le réel inéluctable de la mort. Vous pouvez trouver cette tension dans le livre récemment réédité de Germán García, Nanina[2], à la page 128.

La passe

La passe, c’est un moment et une histoire, une scène sur les avatars de l’objet petit a. Tout au moins à mon époque, c’est-à-dire que quand j’ai fait la mienne, l’objet petit a avait une place d’honneur dans le témoignage. J’ai fait valoir « la voix » car, celle-ci rencontrait une opération que la rendait homogène aux coordonnées de la détermination historique : « je voulait être la voix de mon père ».

La sonorité du signifiant (voix / voie) se prête à un lien entre le symbolique et le réel en donnant une certaine cohérence au fantasme. Mais celle-ci ne marque pas la fin de mon analyse ; au contraire, elle ouvre une nouvelle étape où l’enjeu est bien l’interrogation sur la « liberté » que l’on peut s’octroyer dans le choix de sa voie au-delà de toute détermination.

J’aime voir. Après la passe et jusqu’à la fin de mon analyse, le travail a consisté à réduire l’amour de transfert en tant que signe du réel à une forme achevée du regard en tant qu’élection profonde de mon être. Il y a donc intrication de l’objet a. Défaire cette intrication est un des noms de la fin de l’analyse, étant donné que dans ce processus se dessine la trame de l’inconscient comme pure création.

[1] Costamagna Ph., Histoires d’oeils, Paris, Grasset, 2016.

[2] García G., Nanina, Fondo de Cultura Economica, 2012, p. 128.