Corps
  • 3 novembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un regard qui fait corps, par Patricia Wartelle
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Marguerite Duras est sans doute une des femmes écrivains qui nous livre l’un des témoignages les plus saisissants de l’effet du regard sur le corps parlant. Si la dialectique du visible et de l’invisible traverse son oeuvre, son ouvrage Le ravissement de Lol V. Stein[1], pour lequel Jacques Lacan lui rend hommage[2], porte au centre de l’histoire le regard.

Le seul événement raconté tout au long de ce roman, nommé ravissement par M. Duras, est une scène où se dénoue pour Lol V. Stein l’arrangement qui semble la soutenir jusqu’alors. Au cours d’un bal, Lol se voit ravir son fiancé, Michael, par une autre femme, Anne-Marie, qui le captive. Étrangement, quand elle voit se former le nouveau couple d’amants, Lol est elle-même ravie, transportée par une jouissance qui n’est ni souffrance, ni angoisse.

Lacan nous invite à y reconnaître l’amour : « soit de cette image, image de soi dont l’autre vous revêt et qui vous habille, et qui vous laisse quand vous en êtes dérobée, quoi être sous ? »[3]

Là où elle se voit dérober son amant, Lacan décale notre regard pour nous inviter à suivre le thème de la robe. Ce qui importe dans cette scène, c’est qu’elle est au centre des regards dans une triangulation[4] ; une fois qu’elle en est soustraite, le corps chute et reste sans voix, « de son corps infirme de l’autre »[5] elle crie pour tenter de les retenir.

Le corps de Lol ne peut plus se soutenir de l’image qui l’habillait, sa robe a la couleur de vide. Lol s’accroche à un fantasme dont le support est la robe, la figeant sur un impossible à voir : « Il l’aurait dévêtue de sa robe noire avec lenteur et le temps qu’il l’eut fait, une grande étape du voyage aurait été franchie. »[6]

Au fil de ses errances, c’est le regard de Jacques, l’amant de son amie Tatiana, qui retient son attention : « Dès que Lol le vit, elle le reconnut […] il y avait en lui […] ce premier regard de Michael, […] avant le bal. »[7] Elle se sent alors pourvue d’un corps lourd. Lol va suivre ce couple qui se retrouve dans un hôtel et les observer, allongée dans un champ de seigle. Dans l’encadrement lumineux de la fenêtre, Jacques et Tatiana réalisent le fantasme de Lol : voir l’apparition du corps d’une femme dénudée par un homme. Lol a un corps à l’instant où la nudité de Tatiana est dévoilée.

Ici, Lol n’est pas à la place du regard, du voyeur, indique Lacan : « elle ne voit rien. […] Ce qui se passe la réalise »[8]. Le regard est dans cette parole : « nue, nue sous ses cheveux noirs »[9], quand Lol fait passer la beauté à la tache.

[1] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Paris, Gallimard, 1964.

[2] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 191-197.

[3] Ibid., p. 193.

[4] Cf. Jaudel N. et La Sagna P., « Je me deux à me conjuguer », Du Tac au Tac, 22 Duos de psychanalystes, Faire couple, Liaisons inconscientes, e-book.

[5] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, op. cit., p. 51.

[6] Ibid., p. 49.

[7] Ibid., p. 52.

[8] Lacan J., « Hommage fait à M. Duras… », op. cit., p. 195.

[9] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, op. cit., p. 115.